Partie IX - Synthèse   Chapitre LVIII - Autour de Rennes   Marie-Madeleine ou enfiler des perles   

Blanc

Notons quelques prcisions de Jean Haudry sur les couleurs noir, blanc, rouge qui devinrent des notions alchimiques.

La religion cosmique et lhabitat circumpolaire

Jai nomm ainsi (La religion cosmique des Indo-Europens, Paris/Milan : Arch, 1987) un ensemble de conceptions cosmologiques et religieuses centres autour de la notion de ciel du jour : en indo-europen, o il nexiste pas de nom ancien du ciel , un mme vocable tantt masculin, tantt fminin (cf. ci-dessous) - dsigne soit le jour (latin dies), soit le soleil (hittite sius), soit la fois le ciel et le jour (vieil-indien dyaus). Cette notion est divinise (Jupiter, Zeus, Dyaus, Sius), et les dieux sont nomms ceux du ciel du jour : elle est au centre dune religion qui peut donc tre qualifie de cosmique . Dautre part, elle implique lexistence dune cosmologie particulirement archaque qui comporte galement un ciel de la nuit , l Ouranos toil dHomre. Le ciel de la nuit est le domaine des dmons et des mes des morts ; sa principale divinit est le dieu Lune, ennemi des dmons et roi des morts, en tant que premier mort . La triade des couleurs suggre que le ciel blanc du jour et le ciel noir de la nuit taient spars par un ciel rouge, le ciel des deux crpuscules. Les principales divinits de ce ciel rouge sont lAurore fille du Ciel du jour (masculin) ou Fille du Soleil (fminin) et les Jumeaux divins fils du Ciel du jour (masculin) , selon le formulaire traditionnel. Une part de leur mythologie consiste dans le retour de lAurore fugitive ou enleve, et ramene par ses deux frres. Les Jumeaux peuvent aussi tre fils du Ciel du jour (masculin) et de sa fille lAurore, la suite de linceste cosmique primordial. Lalternance annuelle du jour et de la nuit a t conue comme la captivit dans un rocher ou une caverne de la desse Ciel du jour / Soleil (fminin) et sa libration, do la notion de ciel de pierre . La mythologie de ces divinits exprime principalement le dsir du retour de la belle saison, dite Aurore de lanne, ou Aurores de lanne, comme dans le nom allemand de la fte de Pques, Ostern. Plus gnralement, la correspondance observe entre les parties du jour de vingt-quatre heures et les trois saisons de lanne (le jour et lt, la nuit et lhiver, les aurores et le printemps), correspondance qui donne un sens lunion de Zeus Ciel du jour et Hra Belle saison (anglais year, allemand Jahr anne ), indique une familiarit avec les ralits circumpolaires, galement atteste par le groupe formulaire de notions traverser leau de la tnbre hivernale. Le conte scandinave du gant maon qui demandait poursalaire le Soleil, la Lune et la desse Freyja, Aurore de lanne, qui a t compar la lgende grecque de la premire destruction de Troie, exprime la crainte dune ternelle nuit hivernale sans soleil, sans lune, sans aurore. Cest probablement cette priode que remonte la double homologie tablie entre la lumire, la vrit, le bien dune part, les tnbres, le mensonge, le mal de lautre, la division du monde surnaturel en deux classes antagonistes de dieux diurnes et de dmons nocturnes, ainsi que les rcits et les rituels concernant le retour de la lumire ou la lenteur des Aurores ; par la suite, des puissances nocturnes ont t intgres au panthon, et lon chante volontiers les bienfaits de la nuit. Cet ensemble de conceptions remonte une priode trs ancienne de la communaut linguistique et ethnique, et une culture pipalolithique (msolithique) ou palolithique, o la vie tait prcaire et dpendait troitement du cycle de saisons. Le cheval ntait pas encore domestiqu : les Jumeaux divins, qui seront ultrieurement associs au cheval (les Asvins indiens, les Dioscures cavaliers, Hengest et Horsa), le sont llan, comme en tmoigne le nom des Dioscures germaniques, les jumeaux Alces de la Germanie de Tacite. La socit ne connaissait aucun groupe suprieur la bande primitive : seule sa dsignation est srement ancienne ; celles du lignage et de la tribu sont plus rcentes. On supposera donc une socit peu diffrencie, donc peu concerne par le politique, sans autre stratification que celle des sexes et des classes dge. Les rites de passage de lenfance lge adulte des garons ont laiss des traces lpoque historique, notamment dans la cryptie lacdmonienne. Cest aussi cette forme ancienne de la socit que remontent les lgendes de jumeaux (humains) expulss en compagnie de leur mre et qui vont fonder une nouvelle communaut ou reviennent dans leur communaut dorigine pour y punir leur perscuteurs et semparer du pouvoir. Leur lgende comporte souvent des traits similaires ceux des contesmerveilleux, dont lorigine palolithique a t dmontre. A cette priode o ni llevage nilagriculture ntaient pratiqus se rattache lide que les enfants naissent par rincarnation de lme dun anctre, sans que le lien soit tabli avec la fcondation. Enfin, les vestiges de filiation matrilinaire, comme le rle privilgi de loncle maternel ou la transmission du pouvoir au gendre (la succession des rois du Latium), qui sont en contradiction avec le caractre exclusivement patrilinaire de la filiation dans les poques historiques, ont chance de remonter cette priode, et de concorder avec le genre fminin de la divinit suprme, le Ciel du jour, qui sera remplac par le Ciel pre , Jupiter, Zeus pater, etc.

Les groupes de notions

Il sagit dassociations dides qui constituent le rsum dune vision du monde, ou celui dun discours et le schma dun type de comportement, la faon des devises . Les trois fonctions (Georges Dumzil) : groupement de trois notions, souverainet magique et religieuse, guerre, production et reproduction, qui nont pas dexpression fixe dans la langue, mais dont le groupement est attest dans une foule de textes (histoire lgendaire invente partir delles, apologues trifonctionnels, comme le jugement de Pris), de structures (triades divines, panthons ternaires) et dinstitutions (les trois castes des Indo-Iraniens et des Celtes, les trois ordres de lOccident mdival). La pratique mdicale se rpartit entre les trois fonctions : les charmes relvent de la premire fonction, la chirurgie de la deuxime, les potions de la troisime. Avant de symboliser les trois fonctions, les trois couleurs, blanc, rouge et noir, ont eu leur signification propre, de nature cosmique. Pense, parole, action : trois notions frquemment associes dans lAvesta, dans lInde classique, en Grce, et dans plusieurs autres domaines ; lexpression de ces trois notions est en partie fixe, comme celle des formules. Cette triade est lie la socit hroque.Le rle de ces groupes de notions est analogue celui du formulaire : elles servent la fois exprimer des proccupations majeures (la hirarchie des fonctions) et fournir une trame narrative (les portraits de hros fonds sur la triade pense, parole, action). Certains groupes de notions se prsentent loccasion comme des formules : ainsi traverser leau de la tnbre hivernale, dont les attestations consistent soit en rcits fonds sur ces quatre notions (la traverse dune tendue deau, la nuit, en hiver) soit en expressions caractre formulaire (jeune-alsace.hautetfort.com - Jean Haudry, les peuples indo-europens d'Europe).

Hesperos et Phosphoros sont parfois appels "serviteurs" d'Aphrodite. Pausanias fait d'Hesperos le gardien de nuit du temple de Vnus. Un mdaillon en argent trouv Athnes, reprsente, selon Ursula Knigge, Aphrodite Pandemios dont le culte aurait t introduit dans la cit par Thse, alors que celui d'Aphrodite Ourania l'aurait t par son pre Ege, accompagn de Phosphoros et d'Hesperos porteur de flambeaux. Aphrodite Pandemios est gnralement monte sur une chvre. Elle prside, contrairement l'Aphrodite Ourania, l'amour centr plus sur le corps que sur l'me selon la dichotomie dfinie par Platon dans son Symposium. La chlamyde d'un des accompagnateurs, qui ne porte pas de sandales ailes, n'est pas exclusif de la reprsentation d'Herms. Hespros en porte une en accompagnant Selene sur une base cylindrique portant peut-tre une Diane Phosphoros (Wilhelm Frhner, Notice de la sculpture antique du Muse imprial du Louvre, 1869, Hendrik Reinder Reinders, Wietske Prummel, Housing in New Halos: A Hellenistic Town in Thessaly, Greece, 2003, Rachel Rosenzweig, Worshipping Aphrodite: Art and Cult in Classical Athens, 2004).

Joannes Laurentius Lydus, qui vivait au VIme sicle aprs J.-C. dans l'empire byzantin, dit, dans De mensibus II, 11, que Phosphoros, comme Hesperos, est peut-tre le fils d'Aphrodite (The Practice of Psychotherapy: Essays on the Psychology of Transference and Other Subjects, Volume 16 de The Collected Works of C. G. Jung).

Des auteurs allemands disent eux qu'Hesperus est soit le fils d'Orphalus et d'Aphrodite, soit d'Astraeus et d'Eos (l'Aurore). Selon Eratosthne, cit par Hygin, Hesperus est fils de Cphale et de l'Aurore.

Aphrodite est la mre de Phosphoros [...] et de son frre Hesperos. De la mme faon, probablement par imitation de la desse grecque, Venus est la mre de Lucifer et de Vesper, lun et lautre pouvant sexpliquer par le proto-indo-europen (*leuks-bher, porteur de lumire et *wesperos, soir ). Enfin, les jumeaux divins de la mythologie lettone, fils du dieu du ciel Dievs, savoir Usins ( Aurore ) et Martins ( Mars ) sont galement associs au matin et au soir.

Si la plante Venus semble associe ds lpoque proto-indo-europenne la desse *Ausos, lintroduction de deux fils patronnant le matin et le soir, un dieu du matin et un dieu du soir, semblent rsulter dune influence extrieure, sumrienne ou smitique. Ainsi, chez les Celtes, les Germains, les Slaves par exemple, mais aussi en Inde et en Lituanie, on ne retrouve pas de fils de laurore patronnant le matin et le soir. Ce nest le cas concrtement quen Grce et Rome, cette dernire ayant t en outre considrablement influence par son ane en Mditerrane. En outre, les jumeaux divins ne sont pas non plus fils de lAurore , mais fils du dieu du ciel (Zeus en Grce, Dievas en Lituanie, Dyaus en Inde), rle repris Rome par le dieu de la guerre (Romulus et Rmus sont fils de Mars et non de Jupiter) (Thomas Ferrier, De la desse de laurore, 2012).

Si l'Aphrodite grecque a deux jumeaux qui sont Vnus apparaissant soit au matin soit au soir, alors que dans le monde indo-europen occidental c'est le "Ciel pre" qui les enfante, on peut donc penser qu'Aphrodite est la divinit fminine qui prsidait au Ciel du jour dans une poque prhistorique. Ce Ciel du jour est associ la couleur blanche aussi on retrouve Vnus, transposition romaine d'Aphrodite, lie cette mme couleur et l'oeuvre au blanc. C'est Vnus qui donne la couronne d'toiles Ariane, couronne qui devient la Couronne Borale, ou Chteau d'Argent d'Arianrhod. Ariane est abandonne sur l'le de Naxos par Thse.

En gallois, argan signifie " trs brillant ", arian " argent ", et la constellation de la couronne borale est appele : " caer arianrod " ; le chteau de l'orbe d'argent. - Le grec argos (pour F-argos) tient aux mmes racines : "Caer Arianrhod (The Fortress of Arianrhod) is a popular Welsh name for the Corona Borealis." (livres-mystiques.com - Excursions chez les Dioscures).

Dans ces purgatoires que les antiques mythes gens situent par del les vents du nord dans une rgion o jamais n'apparat le soleil et qui se dissimulent dans un chteau sombre entour d'une lueur argente, dans la corona borealis la couronne du vent glac du nord ? Apollonius de Rhodes, dans ses Argonautiques, les dit vous la desse Ariane ( la trs sainte ), pouse de Dionysos et fille de l'ancienne desse lunaire crtoise Pasipha ( celle qui luit pour tous ). (Andrea Winklbauer, Moderne auf der Flucht: sterreichische KnstlerInnen in Frankreich 1938-1945, 2008).

Tintoret aimait les sujets mythologiques o il pouvait donner un libre essor son imagination fougueuse et sa fantaisie multiforme. Il y respire comme dans son atmosphre naturelle. Une des plus gracieuses compositions de ce genre, excute sur un des plafonds du palais ducal de Venise, reprsente Ariane couronne par Vnus et adore par Bacchus. La manire dont le Tintoret a conu cette scne est pleine dattraits par lharmonie descouleurs et la vrit des mouvements. Au pied dun rocher, au bord de la mer, Vnus, soutenue horizontalement dans lair, et tournant le dos au spectateur, va poser sur la tte dAriane une couronne d'toiles dargent; Bacchus, genoux, le front entour dune guirlande de pampres qui projettent leur ombre sur son jeune visage, symbolise labondance. (Lucien Davesis, Tintoret, Paul Vronse et leur cole, Revue universelle des arts, Volume 15, 1862).

Le Tintoret, Bacchus und Ariadne, 1578, Salla dell' Anticollegio des Dogenpalastes in Venedig - fr.123rf.com

Ovide, quant lui, dit que cette coruonne tait d'or.

Mais, "au XVIIIme sicle commence la mauvaise rputation d'Ovide. vrai dire, cette mauvaise rputation, il la trane depuis que Quintilien a formul des remarques sur son uvre. Bien sr, tout le monde connat Ovide, tout le monde le lit, mais les rticences surgissent ds qu'on en parle. Rticences morales lies son libertinage, rsistance esthtique lie sa facilit , c'est--dire son invention, son imagination, son humour et son dtachement. Si Rollin, dans son Trait des tudes (1728), affirme : on a coutume de commencer par Ovide et on a bien raison. Ce pote est fort propre inspirer du got pour la posie, donner de la facilit, de l'invention, de l'abondance , c'est pour lui reprocher tout aussitt une absence d'exactitude, de justesse, de got qu'on trouve chez Virgile et une confusion dans les narrations ." (www.persee.fr - Jacques Cormier, La survie littraire d'Ovide. In : Cahiers de l'Association internationale des tudes francaises, 2006, n 58).

Au dme de Lucques - XIIe sicle - une inscription en latin explique que nul n'a pu sortir de ce ddale sauf Thse aid gracieusement par le fil d'Ariane (ni Theseus gratis Ariadne (sic) stamine jutus). Pour les chrtiens, le fil d'Ariane devient l'amour, la grce divine qui conduit la Jrusalem cleste. Le labyrinthe reste ce qu'il tait dj : un symbole du monde (Hana Jehova, Anthologie de la posie baroque tchque, 1981).

partir de cette poque, l'appropriation chrtienne du labyrinthe se fait encore plus explicite. Au centre, Thse est maintenant remplac par le Christ, Ariane par la Vierge, le Minotaure par le pch. La traduction du mythe est mme clairement revendique. Ainsi, un manuscrit d'alors, dcouvert Munich, prsente-t-il Thse comme une prfiguration du Christ parce que, comme lui, il dtruit la mort et libre la vie (Jacques Attali, Chemins de sagesse: Trait du labyrinthe, 1996).

Ariane est abandonne comme Marie-Madeleine l'est par la disparition de Jsus. Si Ariane retrouve un tat matrimonial avec Bacchus-Dyonisos dans lequel elle est couronne d'toiles d'argent par Vnus, qui joue le rle de Dyonisos pour Marie ? Elle est le premier tmoin de la rsurrection et Jsus ne lui montre que peu d'affection : "Noli me tangere".

Pour Ariane, son amante dans Belle du Seigneur, il se transformera en Messie Errant, souffrant pour elle et par elle. Leur amour se mtamorphosera lui aussi en amour vanglique, Ariane prendra les traits de Marie-Madeleine, Solal ceux du Seigneur qu'elle attend, qu'elle sert et auquel elle se donne corps et me (Bluma Finkelstein, L'crivain juif et les vangiles, 1991).

Le calendrier de Ptolme (Petav. Uranol., t. 3, p. 5i) fixe au dix-sept de juillet le coucher du matin de la brillante de la couronne. Lucida Bore coron occidit mane. Nous fixons la fte de Sainte-Marguerite au 20 juillet (Petav. p. 37). Geminus fixe aussi vers le mme temps le coucher de la couronne, dont la plus belle toile s'appelle Gemma, Margarita, seu lucida coron (Charles-Franois Dupuis, Auguis, Origine de tous les cultes ou religion universelle, Tome 7, 1835).

La Bohme est du nombre des pays o la Sainte-Marguerite se clbre encore le 13 juillet, tandis que le martyrologe romain la place au 20 de ce mois.

Voici, le 20 juillet, la fte de sainte Marguerite dont le nom fut donn la constellation d'Ariane, la brillante couronne borale qui disparat du ciel vers cette poque. La sainte est invoque comme la cleste gemme, l'toile lumineuse de la chastet. Elle protge la jeune fille qui s'adresse elle au moment du danger. Elle protge la jeune fille qui s'adresse elle en un moment o la sduction met en danger le plus prcieux trsor qu'une femme puisse possder. Elle loigne des champs les tourmentes qui dtruisent les rcoltes. Elle bnit le travail de la fileuse qui implore son assistance tant qu'elle reste dans la voie de l'honneur. Elle indique aux malheureux les richesses caches sous terre et soulage les mres. Avant tout, Marguerite est la compatissante patronne des femmes l'heure prilleuse de l'accouchement. La lgende dit qu'au moment o elle devait tre dcapite, elle demanda au bourreau le temps de faire une oraison, qu'elle pria alors pour elle et ses perscuteurs, ajoutant que toute femme en couche qui l'invoquerait enfanterait sans danger. A quoi une voix du ciel rpondit : Tes prires seront exauces. Le motif pour lequel le martyrologe romain rform a plac la fte de Sainte-Marguerite au 20 juillet, est que la congrgation des rites, charge par le pape Urbain VIII de la rvision de ce martyrologe, a adopt l'opinion des auteurs qui indiquent le 13 des calendes d'aot comme jour du martyre de la sainte, et non les donnes de la-tradition, qui en fixe la date au 3 des ides de juillet. L'anne de la mort de la sainte reste assez incertaine; pour les uns, c'est l'an 275, pour les autres, l'an 361 (Revue d'histoire et d'archologie, 1862).

A la suite du lever du Bootes & de la Vierge, vient la Couronne d'Ariadne ou la Couronne Borale. Elle se lve alors le soir & se couche le matin, peu de jour aprs. A la suite de l'aventure d'Icare et d'Erigone, viennent dans Nonnus les amours de Bacchus et d'Ariadne (liv 6, ves. 272). bacchus, dit le pote, passe ensuite Naxe, o il trouve Ariadbe endormie. bacchus entend ses plaintes et en devient amoureux, lui offre sa main & lui promet de la placer dans les cieux (vers. 451). Aprs cet hymne, bacchus veut l'emmener avec lui Argos ; mais les Argiens et Perse leur tte refusent de l'y recevoir. Arm de son arp & de la tte de Mduse, ce hros combat Bacchus & ptrifie Ariadne. Bacchus se rcopncilie avec Perse, & se runit lui par les conseil de Mercure. Toute cette allgorie roule sur les aspects du soir & du matin de la couronne d'Ariadne. La circonstance d'Ariadne endormie dsigne son aspect du soir ; son rveil & son voyage Argos, son coucher du matin. Le nom de Naxos, allusion Nyx ou la nuit, qui contraste avec Argos ou blanc, l'indique assez. D'ailleurs l'apparition de Perse en est une nouvelle preuve, puisqu'alors Perse se lve le matin avec le soleil, & son ascension sur l'horizon fait disparatre au couchant la Couronne derrire les montagnes : cette ptrification est la mme que celle d'Atlas ou du Bootes (Franois-Florentin Brunet, Parallle des religions, 1792).

Argos, blanc, comme la couleur du Ciel du jour qui apparat au matin lorsque se couche la Couronne Borale vers le 15 juillet. Ariadne est ptrifie partir de cette date, disparat du ciel jusqu' sa rapparition en automne. Le 22 juillet, fte de Marie-Madeleine, correspond cette disparition de la Couronne Borale, la ptrification d'Ariane.

La perle de ses larmes

Ses larmes autrefois taient ses perles et ses joyaux pour attirer des amants; et maintenant ce sont des perles et des joyaux pour charmer les yeux de Dieu et ravir la cour cleste. Pleurez, Madeleine, versez toutes vos larmes comme vous versez tout votre parfum. Bnies soient les larmes que Jsus essuie de sa douce et bnigne main! Et bnis soient les yeux qui en sont la source! Oh! si l'on savait combien les larmes de repentir sont agrables a Dieu et dlectables aux anges ! Elles ont une odeur de vie, un arome de grce, une saveur d'indulgence et de rconciliation, une suavit de conscience gurie, un got d'innocence rpare, [St. Bern. S. xxx in cant. el alii.) (Benot Valuy, Ste Marie-Madeleine et les autres amis du sauveur, aptres de Provence: histoire asctique, 1867).

Que la larme soit perle demeure certes dans la logique d'une rverie funbre, puisque la perle est souvent considre comme un symbole lunaire, en relation, par consquent, avec l'eau et la femme l'eau de la femme. La larme est une perle, car, comme elle, elle a t conue en un troit lieu clos ; l'intrieur de nos curs est semblable l'intrieur d'une coquille, et la profondeur de la terre la profondeur de la mer. Surtout, la perle substitue, la forme liquide et fluide de la larme, une forme ptrifie, incapable de mouvement, jamais immobilise. La perle est alors la forme ternelle de la larme, elle en est le monument . Par la larme devenue perle nous touchons l'irrfragable noyau de cet univers jusqu'alors liquide, soumis un mouvement perptuel. Les eaux, hraclitennes, sentiment de l'irrmdiable, nous emportaient continment vers l'irrmdiable. Avec la perle, un arrt semble se produire, car la perle demeure . Cet arrt est-il pige dfinitif ou bien halte provisoire sur le chemin d'angoisse et de douleur ? (Benot Conort, Paysage du seuil, Sentiment paysage, Volume 36 de Le Nouveau Recueil, 1995).

Ce sont les larmes d'Ariane qui sduisent Bacchus.

Au dbut de l' uvre au blanc l'alchimie place le processus dit de coagulation (Antoine Faivre, Accs de l'sotrisme occidental, Volume 1, 1996).

Et c'est le peuple assistant au supplice de Marguerite d'Antioche (Margarita : la perle) qui elle ne sentait rien qui pleura de chaudes larmes.

En alchimie, l'argent dsigne l'uvre au blanc. Petit uvre "pierre au blanc" ou l'uvre au blanc , qui permet de fabriquer la pierre blanche transmutant les mtaux vils en argent; et l'uvre au rouge , qui produit la pierre rouge transmutant le mercure en or.

Comment Marie-Madeleine serait-elle ptrifie ? Ses larmes, certes, le seraient en perles qui se comptent par neuf dans la couronne comtale hraldique comme dans la couronne d'Ariane.

C'est l'histoire. Celle de Mduse, et de Perse. Le hros grec s'tait fabriqu un bouclier d'airain en le polissant jusqu' ce qu'il rflchisse comme un vritable miroir, et avait russi chapper au pouvoir ptrifiant de la Gorgone en ne la regardant qu' travers son reflet -- la puissance monstrueuse de ptrification tant annule, ou dvie, par la puissance catoptrique elle-mme : o le mythe indique la supriorit de la puissance de rflexion sur celle du regard... Louis Marin a subtilement surdtermin la subtilit du mythe, par un tour quelque peu retors, retorsion imaginante o Gorg se ptrifie elle-mme en se regardant au miroir... Dans les deux versions, vidence commune, le (bouclier-)miroir est une arme, un instrument de meurtre autant que l'pe effile -- et si le regard tuait chez les Prcieuses le reflet apparemment galement. Un des rares objets catoptriques chez Caravage apparat prcisment en 1598, mme anne que Mduse, dans le tableau intitul Marthe et Marie-Madeleine -- et il s'agit exactement d'un miroir convexe encadr semblable celui du Parmesan, tellement exactement mme que l'on peut se demander bon droit s'il ne s'agit pas d'une citation, ou d'un clin d'il... [...] Clin d'il aussi parce qu'au miroir sur la surface du tableau rpondent trangement les deux yeux de Marie-Madeleine, exorbits, noirs comme la surface du miroir bomb, yeux asymtriques comme la dissymtrie assure du reflet, ontologiquement mme, superbe jeu triplice et duel la fois -- il ne peut s'agir que d'une citation et peut-tre d'un hommage.

Mduse serait alors la seconde face de l'hommage. La composition en est excessivement simple, comme nouveau l'autoportrait au miroir convexe, mais ici beaucoup plus abstraite. [...] Mais l'hommage et le paradoxe s'allient plus encore qu'il n'y parat : ce tableau est en fait un autoportrait.

De ces trois uvres, c'est en la tte de la Gorgone que le Caravage choisi de s'identifier -- bien que les yeux, et le regard, de cette Mduse soient extrmement proches de ceux de Marie-Madeleine, jusque dans leur d-tournement. [...]

Le thme de Marthe et Marie-Madeleine, l'poque du Caravage, est celui de la pnitence, mais aussi de la conversion : le miroir est ainsi un des lments de la vanit (qui ne se peut racheter que par pnitence), comme il peut tre le lieu o la lumire divine arrive au yeux du croyant, ou encore la mtaphore de l'acte de ressemblance du chrtien l'image de Dieu (acte de la conversio). Quant au mythe de Mduse, s'il est image de la puissance (de la ruse) du regard contre celui de son pouvoir de fascination, il est aussi image de la castration et la fois image apotropaque contre l'insupportabilit de son image et de celle du sexe fminin, spcialement du sexe de la mre.

Mduse, c'est comme un acte de pnitence (d'o la composition particulire de Marthe et Marie-Madeleine)... Nous avons suivi l'histoire, et considr le tondo nouveau comme simulacre : comme s'il tait le vritable bouclier apotropaque. Mais, et alors les rfrences au Parmesan se comprendraient mieux, si nous le considrions comme un miroir ?... Un miroir o le reflet de l'artiste parat, tel qu'il se voit, tel qu'il s'y voit ou voudrait s'y voir. Un reflet de toute manire produit toujours une image autre (ne serait-ce que par l'inversion de latralit, dont nous avons dj parl). Le Caravage se projetant sur l'image de la mre, pour prcisment tenter d'y chapper (Bruno Eble, Le miroir et l'empreinte : Spculations sur la spcularit, 2011).

"Aux yeux des mythographes, la Mduse incarne le vice, voire le mal. Chez Natale Conti, la ptrification constitue un moyen de punir le dsir que la chevelure sensuelle de cette belle femme veillait chez les hommes. Esclaves de la volupt et du dsir charnel, ces hommes se dtournaient de Dieu et devenaient mutiles... C'est ainsi qu'ils taient transforms en pierre :

Comme ainsi soit que Mduse eust la rputation d'estre la plus belle femme de son temps, qui nous empchera de dire que par elle les anciens ont entendu la volupt et dsir des actes veneriens ? Car leur force est telle qu'ils nous font mettre en oubli le service de Dieu, la pit, l'humanit, tout office, devoir et profit pour les assouvir, si nous nous laissons asservir leur appetits. Puis donc que ce faisans les hommes deviennent inutiles toutes autres choses, c'est bon tiltres qu'ont dit qu'elle les transformoit en rochers. (Natalis Comitis Mythologicae, livre VII, XI traduit par J. de Montlyard, Mythologie (Lyon : Paul Frelon, 1607))" (Armelle Sabatier, Les statues de Mduse dans quelques pomes lisabthains, Mythe Et Litterature Shakespeare, Volume 13 de Anglophonia).

Son vice maintenant ne faisait pas de doute pour moi. La lumire du soleil qui allait se lever, en modifiant les choses autour de moi, me fit prendre nouveau, comme en me dplaant un instant par rapport elle, conscience plus cruelle encore de ma souffrance. Je n'avais jamais vu commencer matine si belle ni si douloureuse. En pensant tous les paysages indiffrents qui allaient s'illuminer et qui, la veille encore, ne m'eussent rempli que du dsir de les visiter, je ne pus retenir un sanglot quand, dans un geste d'offertoire mcaniquement accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j'allais avoir faire de toute joie chaque matin, jusqu' la fin de ma vie, renouvellement solennellement chaque aurore de mon chagrin quotidien et du sang de ma plaie, l'uf d'or du soleil, comme propuls par la rupture d'quilibre qu'amnerait au moment de coagulation un changement de densit, barbel de flammes comme dans les tableaux, creva d'un bond le rideau derrire lequel on le sentait depuis un moment frmissant et prt entrer en scne et s'lancer, et dont il effaa des flots de lumire la pourpre mystrieure et fige (S. G., II, 1128) (Albert Mingelgrn, Thmes et structures bibliques dans l'uvre de Marcel Proust: tude stylistique de quelques interfrences, 1978).

Marie-Madeleine aurait pu dire ces mots :"MON vice...", tant est que Proust est aussi Albertine comme le pense Jacques Dubois dans Pour Albertine. Proust et le lien social (Grard Mauger, Jacques Dubois, Pour Albertine..., Lire les sciences sociales, Volume 4, 2004).

Tout est alors lourd et pesant : "coagulation", "fig", "densit" alors que le Ciel du matin (blanc) fait irruption.

La lourdeur du cur est vcue et reprsente comme une douleur qui se propage. si elle n'est pas arrte (adresse afin d'tre allge) elle va envahir le corps entier, le paralyser. L'immobilit du corps souffrant est imagine comme un rigor mortis, c'est--dire une raideur mortuaire, connue par le vivant. La ptrification fait du souffrant un mort-vivant, loin des images macabres, c'est--dire sans les vers, sans les os, sans mme voquer le sang, mais elle dsigne une sensation o la souffrance de l'me devient ralit du corps (Gro Bjornerud Mo, Une lecture de Franois Malherbe, Corps sanglants, souffrants et macabres : La reprsentation de la violence faite au corps en Europe, XVIe-XVIIe sicles, 2010).

Les perles rgulires, plus ou moins parfaitement rondes, sont des gouttes de la matire, calcigne, qui se sont condenses dans les vaisseaux eux-mmes, et qui, par consquent, bouchent le canal, et ne peuvent plus parvenir leur destination, qui est d'tendre et d'paissir le tt de la coquille. La production de la perle est donc une maladie de l'animal, consistant dans une scrtion plus frquente du suc calcigne, ou dans une foiblesse des vaisseaux, qui, au lieu de transporter ce suc plus loin, le font coaguler. Cette coagulation forme une petite boule nacre que nous appelons perle, et qui, grandissant tous les jours, cause enfin la mort de l'animal habitant de la coquille (Gotthelf Fischer von Waldheim, Essai sur la Pellegrina, ou, La perle incomparable des frres Zozima, 1818).

Ariane et donc Marie-Madeleine est couronne avant que d'tre ptrifie de chagrin. Ariane est couronne par Vnus, desse de l'amour, aprs son abandon par Thse et sa rencontre avec Bacchus. Marie-Madeleine est abandonne deux fois par Jsus, sa mort et sa rsurrection ("Noli me tangere") dans ses espoirs "charnels" et la pnitente n'en finit pas d'en faire son deuil (30 ans).

Certes il est assez piquant de voir Ariane, qui cherchait faire de Thse aprs son combat dans le Labyrinthe une sorte de Christ, rencontrer Bacchus (Dieu), qui lui offre ce qu'elle n'a pu trouver en Thse, tandis qu'elle se fait rticente ; mais cette sorte de syncrtisme suggre combien sont proches des priodes spares par des sicles (Rmy Poignault, L'antiquit dans l'uvre de Marguerite Yourcenar, Latomus, revue d'tudes latines, 1995).

Si Thse est le Dieu incarn, Bacchus est le Dieu dsincarn, non incarn, dieu absent, qui accorde son amour tout spirituel Ariane. C'est aussi le cas de Marie-Madeleine, mais les 30 ans passs dans la grotte de la Sainte-Beaume sont-ils encore pnitence ? La perle de ses larmes (coagules ou ptrifes) est de grand prix.

Le miroir est Jsus, qui est la norme morale absolu, et qui renvoie, Marie-Madeleine, conscientise sa "vritable" image.

Zozime, dans son ouvrage alchimique conserv en langue syriaque Peri aretes, note : Le miroir reprsente l'esprit divin; lorsque l'me y regarde, elle voit les hontes qui sont en elle et elle les rejette (...); purifie elle imite et prend pour modle l'Esprit-Saint; elle devient elle-mme esprit; elle possde le calme (apatheia) et se reporte sans cesse cet tat suprieur, o l'on connat (...). Alors devenue sans ombre, elle se dbarasse de ses liens propres et de ceux qui lui sont communs avec son corps, et elle s'lve vers l'Omnipotent. (...) Ce miroir spirituel n'est autre que l'esprit divin et primordial, (...) le principe des principes, le Fils de Dieu, le Verbe, dont les penses et les sentiments procdent de l'Esprit-Saint. (...) Lorsqu'un homme y regarde et s'y voit, il dtourne sa face de tout ce qui est appel dmons et, s'attachant l'Esprit-Saint, il devient un homme parfait (Peri aretes XII) (Danil De Smet, Meryem Sebti, Godefroid De Callaty, Miroir et Savoir, Volume 38 de Ancient and Medieval Philosophy - Series 1, 2008).

le Christ est aussi la perle comme en tmoigne le Physiologus, bestiaire chrtien de l'Antiquit :

"Quand les pcheurs vont la recherche de la perle, ils la trouventavec l'aide de l'agate. En effet, ils attachent l'agate une cordelette solide et la font descendredans la mer : alors l'agate va o se trouve la perle, elle s'y arrte et ne bouge plus. Les plongeurs dterminent tout de suite l'endroit o se trouve l'agate et, se laissant guider par le fil, ils trouvent la perle. Mais comment la perle s'engendre-t-elle ? Ecoute : dans la mer existe une coquille que l'on appelle l'hutre ; elle sort de la mer la premire heure du matin, et la coquille ouvre la bouche, absorbe la rose cleste et le rayonnement du soleil, de la lune et des toiles ; et avec la lumire des astres suprieurs, elle produit la perle (...). L'agate est une figure de Jean : c'est lui en effet qui a montr la perle spirituelle en disant : "Voici l'agneau de Dieu qui efface les pchs du monde." La mer reprsente le monde et les plongeurs les prophtes (...). Le soleil, la lune, les toiles et la rose reprsentent le Saint-Esprit (...) et la perle notre Sauveur Jsus-Christ (...).

C'est travers l'image de la perle que se dessine le parcours idal d'une me sainte, voue une totale imitation du Christ. Les pisodes narratifs ne semblent que des variations sur un mme thme, la dclinaison du paradigme : Margarita, la perle, l'me, le Christ (hal.archives-ouvertes.fr - Jean-Pierre Albert, La lgende de sainte Marguerite : un mythe maeutique ? 1988).

Les historiens des religions connaissent bien la richesse du symbolisme de la perle, tel qu'il s'exprime en particulier dans les crits gnostiques : songeons l'Hymne de la perle des Actes de Thomas.

L'Hymne de la Perle est le plus ancien texte en syriaque et le seul texte paen qui nous soit parvenu en cette langue, transmis dans les Actes de Thomas. Ce texte gnostique, provenant probablement d'un milieu parthe et qui date sous sa forme originale du IIe sicle aprs J.-Chr. au plus tard, dcrit la qute mystique d'une perle par un jeune prince persan, geste au bout de laquelle il deviendra apte hriter le trne royal de son pre. Au terme de son voyage, il revtira en outre la robe splendide de son investiture. Ce vtement, qui est amplement dcrit, a une valeur symbolique presqu'aussi importante que la perle, comparable au "pneumatikon enduma" des mystiques, puisqu'il lui permet de retrouver son identit.

Dans l'interprtation chrtienne le miroir s'identifie avec l'Esprit, l'homme tant image, "eikon", de Dieu. Ce n'est plus le miroir de l'me qui est l'lment mdiateur, mais l'Esprit. L'me ne parvient pas se parfaire par ses propres moyens : elle a besoin de l'Esprit de Dieu. La puret ne vient pas de l'me, elle n'en est point un aspect intrinsque qui n'attend qu' tre libr de ses liens corporels; la puret a une origine divine: l'homme doit se conformer au Fils de l'Homme, l'"anthropos" cleste parfait qui n'est autre que la manifestation de l'Esprit. La puret devient ds lors une grce : la transformation de l'me est opre par le fait de la prsence de l'Esprit. Devenue diforme son tour, l'me "n'aura qu' se regarder pour voir Dieu briller en elle comme dans un miroir", o les images et les formes de la vertu venant de Dieu s'expriment dans la puret de l'me (Danil De Smet, Meryem Sebti, Godefroid De Callaty, Miroir et Savoir, Volume 38 de Ancient and Medieval Philosophy - Series 1, 2008).

La perle issue de la concrtion des larmes, est le symbole de l'identification au Christ, qui comme miroir, aprs avoir renvoy l'image de Marie-Madeleine en tat de pch, rflchit sa propre image par conversion de la sainte.

L'oeuvre au blanc et l'oeuvre au rouge

Le personnage de Lauren dans La Maison de rendez-vous (1965) d'Alain Robbe-Grillet joue le rle d'une Marie-Madeleine dans une mtaphore alchimique.

En effet, en affirm[ant] en chaque occasion son tat de prostitue (MRV, 84), Lauren s'identifie non seulement au mercure alchimique, c'est--dire la matire premire qui, [] la fois vile et prcieuse, abjecte et recherche, [...] est la prostitue de l'uvre, mais, grce l'argent qu'elle reoit comme prix de ses services, elle rgnre sa blancheur, vitant ainsi d'tre domine par l'or (Christian Milat, Robbe-Grillet, romancier alchimiste, Volume 15 de Voix savantes, 2001).

Dans l'alchimie arabe un des chanons les plus directs entre l'alchimie grecque et l'alchimie arabe est le Livre de Craies dj reconnu comme tel par Marcelin Berthelot, et dont Ruska a tabli le prototype grec. On y raconte le rve de l'adepte : il se trouve devant l'idole de Vnus, couverte de bijoux, couronne d'un diadme de perles blanches et tenant dans sa main un vase de l'orifice duquel s'chappe de l'argent liquide. C'est donc le symbole de l'uvre au blanc.

Le culte de Vnus, Aphrodite, Astart ou Ashra remonte bien au-del de l're chrtienne et Salomon ne construisit-il pas un temple la desse Jrusalem ? Parlant de l'Aphrodite d'Eryx, Dumzil crit : l'Aphrodite d'Eryx appele plus que d'autres Aphrodites toffer, orienter le concept romain de Vnus, tait une desse complexe, composite mme, o des lments smitiques se mlaient aux reprsentations grecques et o dominait l'aspect plaisir et fcondit. Des prostitues sacres la servaient et les pis de bl, les colombes qu'on voit figurs sur des monnaies la rattachaient aux desses orientales, de Chypre ou de plus loin .

La tradition originelle de Marie-Madeleine, l'amante aux longs cheveux, la Veuve tourterelle, se mlerait donc la tradition universelle, orientale, smitique et grecque, de la Desse de l'amour, servie par des prostitues sacres et qui porte des pis de bl (il ne faut pas s'en tonner : c'est la dialectique de la Vierge et de Vnus : le signe zodiacal de la Vierge est reprsent par une jeune fille qui porte des pis de bl : 180 degrs se trouve le signe des Poissons dont la matresse astrologique est Vnus). Les pis de bl parlent de mort et de rsurrection (si le grain ne meurt...) et le vase de Marie serait d'une certaine faon l'homologue des pis de bl de Vnus.

D'une certaine faon seulement, car le parfum ne parle pas de mort et de rsurrection ; le parfum au fond du vase, c'est, dans le Cantique des Cantiques, le parfum de l'poux, c'est l'odeur de Dieu. Basilide disait que la Cration est semblable un vase qui a contenu un parfum d'un grand prix. Quand Dieu s'est retir de la Cration, il n'est rest que l'odeur. Cette ide de l'odeur de Dieu est d'ailleurs un trait du judo-christianisme de Syrie. On lit dans les Odes de Salomon : mes narines se sont rjouies de la bonne odeur de Dieu .

Comme la rose, comme la lumire de la lampe des Maries catalanes, le parfum appartient aux deux ordres, terrestre et cleste. Marie ne porte pas l'Enfant, elle n'est pas Mre ; mais elle garde la flamme de la Lumire venue en ce monde (et que les Tnbres n'ont pas reue). Le parfum n'est pas celui de la Femme, c'est celui de Dieu mais c'est elle qui le porte, et on peut penser que ses longs cheveux qui ont essuy les pieds de Jsus en sont tout imprgns : elle serait alors le Tmoin du Royaume de Dieu ralis sur cette terre, prsent, et que personne ne voit. Marie, elle, voit, et entend : Je suis une lampe pour toi qui me vois chante le Christ dans hymne des Actes apocryphes de Jean, bien connu des priscilliens d'Espagne.

Le paralllisme de la Vnus porteuse de coupe ou de parfum de l'alchimie et Marie-Madeleine serait en dernire analyse le paralllisme entre deux expressions de la mme intuition mystique : c'est le principe fminin qui est la source de toute nergie cratrice : Dieu est Femme. Le parfum ou la rose, ou la lampe huile, reprsente le pouvoir divin de cration dans les mains de la compagne du Dieu : sans elle Dieu est mort, et le reste, il n'y a pas de rsurrection, et le message divin reste inconnu ; il en est de mme si le croyant n'atteint pas la Marie-Madeleine de son tre . Conceptions venues du fond des ges, puisque Alain Danilou dit qu'elles sont antrieures l'arrive des indo-europens en Inde, mais tout de mme rpandues au dbut de notre re dans tout le monde indoeuropen... A moins que ce soit un archtype de l'esprit humain, au sens jungien...

Marc dit que le Royaume de Dieu est comme quelqu'un qui aurait jet en terre une semence, et qu'il dorme, ou qu'il se lve, il ne sait comment ; la nuit, le jour, la semence germe et pousse et c'est la terre toute seule qui produit d'abord la tige ensuite l'pi, ensuite le froment... (V, 26-28). De mme dans le logion 9 de l'vangile apocryphe de Thomas, c'est la terre qui produit le fruit et non la semence et donne cent mesures pour une. La parole de Dieu ne fructifie pas ; elle est inoprante sans le pouvoir crateur de la Femme qui la peroit. Les musulmans quant eux accolent l'pithte Fatir, Crateur, au nom de Fatima, la fille du prophte. Mais si l'on additionne les lettres du nom de Fatir, F + A + T + R = 80 + 1 + 9 + 200 = 290, qui est aussi le nombre de Maryam M + R + Y + M = 40 + 200 + 10 + 40 = 290.

Il n'est ds lors pas indiffrent que, sur les fresques catalanes, Marie-Madeleine soit simplement appele Marie. Enfin, et ce n'est pas la moindre rencontre, Ftima est le parfum du Paradis. Elle est ne du fruit mme que l'Ange fit goter au Prophte lors de son ascension cleste.

Voici maintenant la suite du rve du Livre de Crats qui nous instruit sur l'uvre au rouge. Le rveur se trouve perc de flches que lui lancent les archers du cortge de Vnus mcontents des indiscrtions de l'adepte. Il s'vanouit. Lorsqu'il reprend ses sens il est envelopp d'un parfum merveilleux et une femme d'une resplendissante beaut se tient prs de lui. Elle ressemble trait pour trait l'idole du premier rve. Afin de l'instruire de la provenance du parfum, elle dtache de sa ceinture d'or deux pierres, l'une blanche et l'autre rouge, en disant : Prends cette ceinture et arrose-la de la liqueur jusqu' ce qu'elle vive et change de nature ; alors il en sortira le parfum que tu viens de sentir.

Dans le langage trs particulier des alchimistes (et des songes) on a reconnu le but ultime de l'alchimie, l'uvre au rouge, qui est symbolise par le parfum. C'est Vnus qui porte la coupe de mercure blanc, c'est elle aussi, mais vivante cette fois, qui s'environne de parfum. L aussi le paralllisme structurel s'impose. Marie-Madeleine c'est la Femme aux cheveux dnous qui aime le Christ, et les gnostiques d'Epiphane ne s'embarrassaient pas de circonlocutions pour nous dire que cet amour tait total et pas seulement spirituel. Les cheveux longs sont d'ailleurs l'attribut de la desse Vnus. A Byblos, o l'on pratiquait la prostitution sacre, Lucien rapporte que les femmes pouvaient se racheter de ce service au temple en sacrifiant leur chevelure (Paulette Duval, Paralllisme entre un archtype fminin dans l'alchimie grecque et arabe et la figure de Marie-Madeleine, Marie Madeleine dans la mystique, les arts et les lettres: Actes du Colloque International, Avignon, 20-21-21 juillet 1988).

Marie-Madeleine et Marguerite

Un problme se pose par ailleurs quant l'identit de la sainte, toujours appele Marine ou Marguerite. Outre notre sainte, Marguerite d'Antioche,deux personnages portant ces noms apparaissent dans la Lgende dore (I, 397 ; II, 268), et encore une Plagie, dont le nom est l'quivalent grec de Marine.

Si l'on fait la part des imitations ou des doublets, par ex., la passion de sainte Reine, elle aussi "accoucheuse", simple copie de celle de Marguerite (Vie des saints..., X, p.150), il reste que le destin des saintes Barbara, Catherine et Dorothe ressemble fortement celui de notre sainte. A. Boureau pose trs justement le problme en termes de combinatoire. Il faudrait parailleurs s'interroger sur le sens et la fonction de l'image de la vierge martyre, et son extraordinaire valorisation : cf. les "quattuor virgines capitales" en Allemagne, unissant Marguerite aux trois saintes cites plus haut (L. Rau, op. cit., III, 2, pp. 878). Si ces personnages apparaissent comme les intercesseurs par excellence, n'est-ce pas, outre l'attraction de la figure de la Vierge Marie, parce qu'en elles s'accomplit le plus parfaitement le passage des valeurs terrestres celles de la foi, d'abord poses dans un loignement presque maximum (elles sont belles, nobles et femmes) ? On pourrait ainsi sans paradoxe rapprocher leur cas de celui des prostitues repenties (Plagie, Marie l'Egyptienne, Marie-Madeleine) galement trs honores au Moyen Age. Par ailleurs, l'image de la beaut qui se sacrifie voque dans tous les cas le drame de la perle, Marguerite ne faisant que cristalliser sur son nom un symbolisme qui vaut, en quelque faon, pour toutes les vierges martyres (hal.archives-ouvertes.fr - Jean-Pierre Albert, La lgende de sainte Marguerite : un mythe maeutique ? 1988).

Ainsi vierges et pcheresses se rejoignent dans la foi trouve.