Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre XVIII - Louis XIV et Versailles   L'Affaire des poisons   

Colbert et Louvois s’opposeront aussi à l’occasion de l’affaire des poisons.

En septembre 1677, un sacristain de l’église des jésuites de la rue Saint-Antoine, découvre une lettre de dénonciation dans un confessionnal. Elle parle d’un complot dirigé par les plus hauts personnages en vue d’empoisonner le roi. Le lieutenant de police La Reynie fait arrêter un homme déjà surveillé, Louis de Vanens, menant grand train et sans ressource et se disant alchimiste. Ses valets disent qu’il voyageait beaucoup en Savoie et en Italie. Il fréquentait la cour de Turin, et c’est lui qui fournit au duc de Savoie, au retour de la chasse, une chemise de rechange. Quelque temps plus tard le duc mourait, après vomissements, frissons et brûlures aux poumons.

Le 15 mai 1678, un ami de Vanens fur arrêté à son tour et avoue qu’ils font partie d’une bande d’escrocs, faux-monnayeurs, et spadassins à gages. L’enquête découvre qu’ils trafiquent les poudres dites successorales, les poisons. Ils fournissent des femmes qui vendent ensuite aux clients. Des complices sont arrêtés, puis deux femmes qui confirment le complot contre le roi.

Enfin c’est le tour de Catherine des Hayes, femme Monvoisin, plus couramment appelée la Voisin, devineresse de son état. Elle se met à table et nomme cinq complices: la Dode et la Trianon, habituées à l’arsenic et trois prêtres sacrilèges, Lesage, Mariette et Davot. Suivirent des noms de clients, dont de hauts personnages de la Cour : La duchesse de Bouillon, Madame de Polignac. Il y eut aussi la comtesse de Soissons, Olympe Mancini, nièce de Mazarin, jadis aimée de Louis XIV, qui voulait en retrouver les faveurs, quitte à empoisonner madame de La Vallière et le roi lui-même s’il n’y avait pas d’espoir. Louvois sera chargé par son père Le Tellier, dont la justice faisait partie de ses attributions, de mener l’instruction. Il assure certains interrogatoires comme celui de Lesage, en octobre 1678. Celui-ci, auquel on promet la clémence, met en cause le maréchal de Luxembourg, ami de Louvois. Le roi institua par lettres patentes du 7 avril 1679 une commission, siégeant à l’Arsenal, surnommée Chambre Ardente.

D’autres filles furent conduites en prison dont une belle fille de la Voisin. Mariette et la Trianon moururent au cours de l’instruction, peut-être sous la torture, d’autres sur le bûcher. Le 9 juillet était pendu Davot, qui officiait des messes noires. Le soir, une suivante de la comtesse de Soissons est arrêtée. Sa maîtresse, dont le mari, le comte de Soissons, était mort de manière suspecte en 1673, s’enfuit de Paris. C’était la plus impliquée, car on apprit qu’elle fréquentait une autre devineresse, la Filastre, et un autre prêtre sacrilège, l’abbé Guibourg, qui pratiqua des messes noires avec égorgements d’enfants dans l’espoir que les puissances infernales favoriseraient le retour d’affection du roi. Mais Guibourg était aussi lié au parti resté fidèle à Fouquet. La Filastre clamera sur son bûcher « avoir fait pacte avec le diable pour le rétablissement de M. Fouquet et la mort de M. Colbert sur la demande de Madame Vivonne ». Le maréchal de Luxembourg doit avouer le connaître et dit avoir été en relation avec un nommé Montemajor, faux-monnayeur, qui se révèle ancien amant de la Voisin. Lesage accuse le maréchal d’avoir pactisé avec le diable pour que son fils épouse une Louvois. Luxembourg restera en prison trois mois et demi, sera finalement déchargé, mais ne retrouvera de commandement dans l’armée qu’en 1685. Il sera surnommé le tapissier de Notre Dame en raison des nombreuses victoires qu’il aura remportées dont Fleurus en 1690.

Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon, autre nièce de Mazarin, est mise en cause par la Bosse. La duchesse reconnaît ses visites à la Voisin, mais répondant avec aplomb, voire insolence, invoquant la simple curiosité, elle s’en tire à bon compte avec un exil de quelques mois à Nérac.

36 des criminels les plus notoires, empoisonneurs, sacrilèges, devins, furent pendus, roués ou brûlés. D’autres furent envoyés aux galères. Mais « la répression fut aussi dure aux petits qu’indulgente aux grands [1]».

Guibourg et Lesage, qui avaient négocié leurs aveux échappèrent au supplice, mais furent relégués à vie à Besançon.

Dans son interrogatoire du 21 novembre 1679, la Voisin accuse Racine, protégé de madame de Montespan, d’avoir volé et empoisonné sa maîtresse, la Du Parc, en 1668. Le 11 janvier 1680, Louvois envoie un courrier au magistrat Claude Bazin de Bezons, qui est aussi collègue de Racine à l’Académie, lui laissant l’initiative de l’arrestation du célèbre auteur, décision qu’il ne prendra jamais. Certains croient à l’inanité de l’accusation, due au ressentiment de la Voisin que Racine avait cherché à éloigner de sa maîtresse. La Du Parc serait morte à la suite d’un avortement ou d’un empoisonnement d’une actrice concurrente.

Après le succès relatif de Phèdre, pièce jugée janséniste par Mauriac, concurrencée par une autre Phèdre, écrite par Pradon et initiée par la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers, Racine se marie en 1677 avec la pieuse Catherine de Romanet. Certains y voient un rapprochement secret avec Port-Royal. Il se retire du théâtre, concurrencé par l’opéra de Quinault en particulier, académicien avant lui, pour devenir historiographe du roi avec Boileau.

Madame de Montespan, né à Lussac-les-Châteaux, est maîtresse de Louis XIV depuis 1669, succédant à Louise de Lavallière qui se retira de la cour en 1674 pour prendre le voile chez les carmélites du faubourg Saint-Jacques. Mais son étoile baissait face à celle de madame de Maintenon, qui avait eu la garde des enfants illégitimes qu’elle avait eus avec le roi. Elle fut mise en cause dans l’affaire des poisons par la fille de la Voisin, Marguerite, deux mois après que la devineresse soit brûlée en place de Grève, le 22 février 1680.

On peut remarquer que la Voisin fut une faiseuse d’anges, et que sa fille s’appelait Marguerite comme la sainte priée par les femmes enceintes pour que l’accouchement se passe au mieux. Marguerite accusa la favorite d’emploi de philtres et de conjurations pour retenir l’affection du roi, de tentative d’empoisonnement sur sa personne, et de participation à des messes noires. La fille Voisin faisait remonter à 1667 les premiers pas de la Montespan dans la sorcellerie. En effet, La Reynie retrouva les procès verbaux des dépositions, faites au Châtelet, de Lesage et Mariette déjà arrêtés en 1668. Ils mettaient déjà en cause la Montespan qui aurait pratiqué une messe noire pour conquérir le roi et chasser Louise de la Vallière. L’intermédiaire entre la marquise et la Voisin était sa femme de chambre et de confiance mademoiselle des Œillets. Toujours selon sa fille, la Voisin aurait essayé d’approcher le roi le 5 mars 1679 pour lui remettre un placet empoisonné. Madame de Montespan aurait par ailleurs participé à une messe noire où son corps avait servi d’autel, et où un enfant avait été égorgé. Le roi demanda à ce que les dépositions mettant en cause madame de Montespan soient tenues secrètes.

Pendant quelque temps, le roi évita de recevoir la marquise de Montespan, qui était toujours à la cour, en tête-à-tête. Au mois d’août 1680, une explication orageuse entre les deux amants amena une apparente réconciliation. La favorite reprend sa place, pleine d’entrain et de gaieté.

Mais lorsque la Filastre, dont on a parlé, confirma les accusations en octobre, Louis XIV fit suspendre la Chambre ardente mais fit continuer l’enquête discrètement, et verse le 10 novembre à la marquise reçoit une gratification de 50 000 livres.

Des Œillets fut interrogé le 22 novembre 1680 par Louvois, nia tout mais fut confrontée à Lesage qui la reconnut comme la femme de chambre de madame de Montespan qui venait chercher des poudres, et à Guibourg qui affirma avoir dit des messes sur son ventre. Il semble que mademoiselle des Œillets ne fut pas inquiétée. Colbert, fort opposé à Louvois, fit appel avec l’autorisation du roi à l’avocat Duplessis qui releva que la Voisin mère n’avait jamais prononcé le nom de la marquise. Colbert souhaitait ménager la Montespan, sa fille Marie-Anne étant fiancée depuis 1679 avec le neveu de la favorite qui avait proposé cette union à Louvois qui, lui, avait refusé. Colbert propose de juger les plus coupables, d’enfermer les autres à proximité de Paris, et d’éviter toute confrontation, Duplessis de juger sommairement les présumés coupables, et de brûler les pièces du procès. Le roi ordonnera en 1709 de brûler en effet les actes particuliers à la mort de La Reynie.

La Chambre Ardente reprend ses activités en mai 1681, et est close en juillet 1682. Madame de Montespan se retire de la cour en 1691 pour le couvent Saint-Joseph à Paris et meurt en 1707. Il semblerait qu’elle fit une retraite à Fontevrault dès 1686.

Cette affaire d’empoisonnement marque un tournant car, s’il était question de sorcellerie, de messes noires etc., la procédure n’en tint pas compte. Seuls les meurtres supposés étaient considérés. Depuis 1640, le parlement de Paris avait renoncé à poursuivre les inculpés de sorcellerie. Le premier président du parlement de Rouen, Claude Pellot, influencera Colbert avec qui il correspondait en 1670 sur son attitude concernant la sorcellerie. Pellot trouvait dangereux que quelques témoins envoyassent quelqu’un à la mort sur des accusations fumeuses. Si bien que l’édit royal de juillet 1682 définit le crime de sorcellerie comme une exploitation de l’ignorance et de la crédulité.


[1] Léon Treich, « L’affaire des poisons », Historia n° 110