Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre XIII - La Dame à la licorne   Hélène(s) ou le retour de Zizim   

Les flammes de feu parsemant la toile de la tente de la sixième tapisserie de la Dame à la Licorne mettent sur une piste : celle de la Pentecôte où l'Esprit se répandit sur les Apôtres sous cette forme. Piste qui retourne à Zizim, le prince ottoman dont on faisait le commanditaire des tentures, et qui rejoint une autre qui est à l'origine de l'hypothèse présentée ici.

Sainte Hélène, après sa mort, fut placée dans une urne de porphyre, qui, selon la tradition, avait été préparée pour son fils et qui porte deux lions en relief sur le couvercle et des hommes à pied et à cheval sculptés autour de l'urne. Ce decorum masculin pour une femme a une résonnance dans l'environnement viril (armes pleines) des tapisseries. Or une Hélène apparaît dans l'histoire de Zizim, il s'agit du surnom de Philippine de Sassenage.

L'histoire romancée de Zizim est racontée dans Zizimi prince ottoman, amoureux de Philipine-Helene de Sassenage. Histoire dauphinoise de Guy Allard. Né à Grenoble le 16 septembre 1635, il fut avocat au Parlement et secrétaire de la commission instituée pour la recherche des usurpateurs des titres de noblesse, fonctions qui lui mirent entre les mains une quantité considérable de documents dont il se servit plus tard pour écrire sur le Dauphiné et la noblesse de cette province des ouvrages nombreux et érudits, mais dans lesquels malheureusement le besoin de plaire aux hommes puissants a altéré trop souvent la vérité. Il est mort le 24 décembre 1716, étant doyen des avocats du Parlement.

Cet épisode a été rapporté par Nicolas Chorier dans le tome second de son Histoire générale de Dauphiné. Allard cite ses sources : Chalcondille, Aymar du Rivail (Saint-Marcellin, 1491 - 1558), Claude Expilly (Voiron, 1561 - Grenoble, 1636), etc. mais non Chorier. Il a introduit la fée de Sassenage en rappelant l'origine légendaire de la famille de Sassenage qui prétend descendre de la fée Mélusine.

Djem, dit Zizim, fils de Mahomet II, empereur des Turcs qui conquit Constantinople le 29 mai 1453, né en 1459, était frère puîné de Bajazet auquel il disputa l'empire. Complètement vaincu près du mont Taurus, il se réfugia à Rhodes ou il arriva le 24 juillet 1482. Le grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Pierre d'Aubusson, le reçut avec magnificence, mais traita secrètement avec Bajazet à qui, moyennant une rente annuelle de 45,000 ducats, il promit d'empêcher Zizim de rien entreprendre. Il l'envoya bientôt en Europe, sur un vaisseau de l'Ordre et sous la conduite du commandeur Charles Alleman, avec une suite nombreuse. Débarqué à Gênes où il resta quatre mois, il fut ensuite conduit à Lyon où il rencontra le roi de France Louis XI, puis à Saint-Jean-de-Maurienne, à Chambéry, à Rumilly où se trouvait une commanderie de l'Ordre. Charles Alleman craignant de sourdes intrigues, fit désarmer vingt-neuf seigneurs de la suite de son illustre captif qu'il conduisit, le 26 juin 1483, à Poët-Laval dont il était le commandeur, enfin au château de Rochechinard qui appartenait à son neveu Barachin-Alleman. Zizim eut dans ce séjour toute la liberté qu'il désirait, et dans ses courses il fit la connaissance de Philippine de Sassenage dont il devint éperdument amoureux à ce point de demander sa main et d'offrir de se faire chrétien. Mais peu de temps après, au mois d'octobre 1484, il fut conduit à Bourganeuf en Auvergne, par Merlo de Piozazo, prieur de Lombardie, Guy de Rochefort, commandeur de Monterolz, et le chevalier Guillaume de Rochechinard, députés par le Grand maître de l'Ordre auprès de Zizim. Le baron du Bouchage et Barachin Alleman tinrent à accompagner ce prince, mais le quittèrent bientôt après. Quoique réclamé par le pape Innocent VIII, les choses traînèrent en longueur et ce n'est que par lettres patentes du 3 février 1488 que le baron du Bouchage fut autorisé à conduire le prince ottoman à Rome où il fut reçu avec les plus grands honneurs: le pape lui fit faire une entrée magnifique. Mais plus tard, par ordre du pape Alexandre VI, il fut enfermé dans le château Saint-Ange où il demeura longtemps prisonnier. Le roi Charles VIII étant entré en Italie, le demanda au pape qui le lui envoya en 1495 ; mais le sultan mourut peu après à Capoue d'une maladie d'entrailles peut-être empoisonné : crime qui, dit-on, fut payé 200,000 ducats par Bajazet. Les deux fils que Zizim avait laissés en Carmanie périrent avec toute sa famille par ordre de l'empereur des Turcs.

Un de ses contemporains, un dénommé Caoursin, qui avait vécu quelque temps dans son entourage à Rhodes, le décrivit ainsi : " Zizimi a vingt-trois ans, une petite stature, une physionomie fière, des yeux bleus et un regard un peu oblique, un sourcil épais se joignant au-dessus de la racine du nez, une petite bouche, de grosses lèvres […]un nez aquilin, un menton pointu. Son teint est brun comme celui d'une châtaigne ; sa barbe rare est coupée de près avec des ciseaux, sa tête est grosse, ses oreilles petites, son corps est chargé d'embonpoint, son obésité se porte surtout sur son ventre [...] cependant il est très agile et très adroit pour sauter, pour chasser et pour lancer le javelot, et il meut son corps avec autant de facilité et de grâce que s'il était mince et léger "

Philippine de Sassenage, surnommée Hélène, à cause de sa beauté, fille de Jacques, baron de Sassenage, et de Jeanne de Comiers, dame d'honneur de la reine Charlotte, femme de Louis XI, avait trois jeunes sœurs : Françoise, qui épousa Jean Robe, seigneur de Miribel, Huguette et Isabeau. Elle avait été élevée au monastère de Saint-Just. A 16 ans, à son retour au château familial de la Bâtie en Royans, elle fut courtisé entre autres par Saint-Quentin, le baron de Bressieu, Philibert de Clermont, le jeune d'Hostun, le seigneur de Claveyson, celui de Murinais et plusieurs autres. Sead-Eddin, annaliste turc du XVème siècle, écrivit à propos de la jolie Dauphinoise : " ...Cette fille était extrêmement belle, et elle devint amoureuse du prince. Djem répondit à son ardeur, et bientôt il y eut entre les deux amants un commerce de lettres que suivirent des entrevues passionnées. "

Hélène de Troie rejoint Achille dans l'île Blanche, selon Pindare, dans ses Néméennes et Euripide dans son Andromaque. L'Île des Serpents aurait été le " brillant paradis d'Achille " qui y aurait, après sa mort à Troie, passé son après-vie pleine de bagarres, de festins et d'amours. Cette île fut donnée à Bajazet, frère de Zizim, par le voïvode moldave Étienne le Grand.

Zizim a été un commanditaire présumé de la célèbre tapisserie, aujourd'hui au Musée de Cluny : La Dame à la Licorne. Dès 1884, Edmond du Sommerard, dans un supplément à son catalogue du musée de Cluny, dénonçait cette histoire, et reconnaissait, sur les bannières et les écus des tapisseries, les armoiries d'une riche famille lyonnaise, les Le Viste (www.bibliotheque-dauphinoise.com - Zizim).

Dans le roman d'Allard, un tournoi qui se déroule à Romans, a lieu aux fêtes de la Pentecôte (6, 7 et 8 juin de l'année présumée 1484), à l'occasion du mariage d'Antoine de Montchenu avec Louise de Clermont.

" Le lieu de cette fête chevaleresque est indiqué sur la grande place. C'était, en effet, à cette époque, la seule place qu'il y eut à Romans. Déjà, dans ce champ clos, il s'était donné plusieurs fois des joutes et des tournois comme on le voit par les comptes municipaux. Ainsi, le 21 janvier 1428, il fut alloué à Durand Reynier, un des syndics (consul), 25 sols ½ tournois, plus 1 florin 8 gros qui avaient été employés à préparer, pour l'honneur de la ville, des lysses (lices) où la noblesse devait combattre à cheval (equester) avec des lances (in astiludiis).

À la louange de Dieu. La Noblesse qui voudra se trouver dans la ville de Romans, les festes de la Pentecoste prochaines, sera receuë dans un tournois qui se célèbrera à la gloire de Louise de Clermont par les soins d'Antoine de Montchenu. On y combattra à lance mornée, avec pouvoir d'en changer jusques à ce que l'on soit abbatu. L'espée n'y servira que d'ornement pour ne pas souiller par le sang, une feste qui ne doit estre remplie que de plaisirs. On tirera au sort pour savoir quels seront les tenans et les assaillans. On ne promet d'autre prix que l'honneur d'avoir vaincu.

Le lendemain au matin, Zizimi receut les visites de tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité dans la ville. Le baron de Clermont y fût, le seigneur de Montchenu luy alla rendre graces de l'honneur qu'il luy faisoit ; enfin ce sultan qui depuis sa sortie de l'empire des Turcs n'avoit receu aucun de ces grands honneurs que l'on rend aux princes, que dans la ville de Rhodes, s'en trouva alors environné de toutes parts ; et vit la noblesse la plus galante du Dauphiné luy en faire une cour assez considérable et assez nombreuse pour l'état où il se trouvait alors. L'après-disner il marcha dans la place où les barrières avoient esté plantées. Son habillement étoit d'une veste très précieuse. Il avoit sur sa teste un chapeau tout couvert de plumes et garny de quelques pierreries. Ses gens étoient tous vêtus à la turque et couverts d'un turban.

Le baron de Clermont, celuy de Sassenage, les seigneurs de Chaste et d'Uriage nommés pour juges du camp, l'accompagnèrent jusques aux échaffaux préparez pour eux. Plusieurs dames y avoient déjà pris leur place, et la belle Philippine y paroissoit comme un soleil parmy d'autres astres [Fulgebat inter minora sidera. Hor.]. Lorsque chacun eut pris sa place et que plusieurs trompettes et tambours eurent fait retentir l'air de leur bruit, l'Ottoman fit publier par un des quatre hérauts d'armes qui estoient là, qu'il y avoit un présent destiné pour celuy qui demeureroit vainqueur à la fin des jouxtes, et qu'il le recevroit des mains de l'aimable Sassenage. Philippine ne scavoit point que Zizimi eust préparé une boite de diamants pour le prix du tournois : et elle ne fut pas peu étonnée lorsqu'un capigis le luy vint remettre, après que le héraut eut fait sa charge et publié la générosité du sultan.

Le jour préparé pour commencer les jouxtes estant venu les tenans parurent tous ombragés par des plumes blanches, et ceints par des écharpes de la même couleur, et sur leur escu estoient peintes les armoiries de France : d'azur à trois fleurs de d'or. Les assaillans avoient sur leur casque des plumes de diverses couleurs; un croissant estoit peint sur leur escu, et ils avoient des ceintures bigarrées. Tous entrèrent dans la place de divers côtés. Le fils du baron de Clermont estoit à la teste des Tenans, et Montchenu à celle des Assaillans. Divers estendars des deux nations paroissoient de rang en rang, et plusieurs trompettes précédoient ou suivoient. "

Jean Marcel (Jean de Marcel de Blain, du lieu de Marsanne, anobli en 1493 par le Dauphin), l'un des participants au tournoi, avait sur son timbre trois croissants d'argent (fdfclaveyson.free.fr).

Le coffret à bijou y est. La Pentecôte, illustrée par les flammes du Saint Esprit y est aussi. Donc tout y est.

Hélène de Troie

Pernety, à l'article Hélène, écrit : " Hélène. Fille de Jupiter et de Léda, sœur de Castor, de Pollux et de Clytemnestre, fut la plus belle femme du monde. Ménélas l'épousa; et Pâris, fils de Priam, ayant adjugé la pomme d'or à Vénus comme à la plus belle des Déesses, Vénus lui mit Hélène entre les mains pour récompense de ce qu'il avait porté son jugement en sa faveur. Paris enleva Hélène, et l'emmena à la cour de Priam. Ménélas, pour s'en venger, mit dans ses intérêts tous les Princes de la Grèce, et conduisit contre Priam une armée formidable qui fit le siège de Troye. Au bout de dix ans les Grecs s'emparèrent de cette ville, et Ménélas ramena Hélène avec lui. Après la mort de Ménélas les Lacédémoniens la chassèrent de leur ville : elle se retira à Rhodes chez Polixo, qui pour venger, dit Hérodote, la mort de son mari Tlépolème tué au siège de Troye, envoya dans le bain où était Hélène, deux femmes de chambre qui la pendirent à un arbre. " (herve.delboy.perso.sfr.fr - Atalanta XLIV).

Hélène fut en outre enlevée jeune par Thésée et libérée par les Dioscures alors que le futur vainqueur du Minotaure descendit aux Enfers en compagnie de Pirithoos pour lui chercher une femme, en l'occurrence Perséphone, épouse d'Hadès. Hélène fut délivrée par ses frères les Dioscures. Dès que Thésée regarde Hélène, il est vaincu par sa beauté et le désir s'empare de lui.

Lune et Hélène

La proximité du nom Hélène avec Séléné a été relevé par Fabre d'Olivet : " suivant la doctrine des anciens, la lune, helenê, ou selenê, était regardée comme le réservoir des âmes, tant de celles qui descendent du ciel pour passer dans les corps, au moyen de la génération, que de celles qui, purgées par le feu de la vie, s'échappent de la terre pour monter au ciel. " (Les vers dorés de Pythagore).

En Pisidie, dans l'actuelle Turquie,, la déesse accompagnant les Dioscures dans leurs représentations est ordinairement anonyme. La seule fois où il y ait un nom dans la dédicace, à Macun Asan, c'est Artémis ; sous le relief de la déesse entre les Dioscures. Artémis est, parmi ses aspects, déesse lunaire. Toujours, dans les monuments suffisamment conservés, la déesse est caractérisée comme l'astre des nuits par le croissant au-dessus de sa tête. Sur des monnaies pisidiennes les Dioscures ont entre eux le croissant lunaire. " Dans les monuments suffisamment conservés, la déesse est caractérisée comme l'astre des nuits par le croissant au- dessus de sa tête. Sur des monnaies pisidiennes les Dioscures ont entre eux le croissant lunaire. Chapouthier, constatant l'importance dans ces pays du culte de la Lune, concluait : " En même temps que se propageait le goût des choses Spartiates, les pèlerins au sanctuaire voisin de Men Askaénos à Antioche répandaient à travers la Pisidie la dévotion à l'astre des nuits ; Hélène fut identifiée à Sélénè, équivalent grec du dieu Men ". "

Chez Homère, Hélène est présentée le plus souvent accompagnée de l'instrument définitoire pour la femme de ces temps-là : il s'agit de la quenouille. Il est question de la ressemblance entre Hélène et Artémis à la quenouille d'or.

Les cités florissantes de l'intérieur de l'Asie Mineure se sont rattachées aux races grecques les plus prisées, Sparte, Argos, Athènes, l'Arcadie, par des légendes hellénisantes. " C'est le grand mouvement de l'époque impériale sur l'établissement de parentés helléniques et de fondateurs venus du continent61. Ce fut une nécessité de codifier ces traditions lorsque les cités durent fournir les preuves documentées de leurs origines grecques pour participer à la Confédération du Panhellénion fondé à Athènes par Hadrien. Mais les linéaments de ces légendes se formèrent dès les premiers contacts entre les indigènes de l'Asie et le pouvoir hellénique ; c'était déjà un besoin chez les gouvernants comme chez les gouvernés " (Robert Louis, Documents d'Asie Mineure).

À l'appui du rapport qui existe entre la nature d'Hélène comme image, l'éros résulté de la vision d'une chose belle et le flux lumineux qui fait la liaison entre sujet et objet vient l'étymologie proposée par Otto Skutsch (1987) : cet auteur affirme, à la suite d'une étude comparative des mythologies indo-européennes, que le nom d'Hélène dérive d'une racine *suel - qui apparaît dans le nom sanscrit svarati (il brille). Par ailleurs, la connexion entre le nom et la nature d'Hélène est suggérée par le nom de ses frères, Castor et Polydeukes, qui sont transformés en astres voués à guider les navigateurs. Ici non plus Hélène n'échappe pas à l'ambiguïté : elle s'oppose à ses frères, parce que les navigateurs considèrent sa lumière comme quelque chose de néfaste, qui soit annonce le malheur, soit le provoque elle-même (cf. Joannes Laurentius Lydus, De Ostentiis 5.10-15). (Claudiu Sfirschi-Laudat, Hélène entre ombre et vérité).

Hélène et le tissage

Chez Homère, Hélène fait preuve d'habileté dans l'art du tissage des vêtements colorés et variés. Cette habileté du tissage comprend en même temps l'art de créer une enveloppe qui cache ou qui recouvre, un art des apparences ; elle est donc une habileté trompeuse, une metis. En conséquence, l'héroïne homérique est créatrice de mimesis, de réalité imaginée et cachée dans les plis du tissu aussi qui essaie lui-même de reproduire la texture du monde extérieur et objectif, en continuant d'en être essentiellement une copie8. Par ce fait, le tissage d'Hélène s'oppose au tissage des destinées humaines qu'opère Zeus, un tissage effectif et vrai, en tant qu'il institue une réalité. Hélène reste en dernière analyse la fille, donc la copie de Zeus. En s'interposant entre le corps nu de la femme et le regard d'autrui, le vêtement constitue le miroir (le miroitement) de l'être vrai, mais il ne peut pas échapper à l'ambiguïté et à l'accusation de tromperie, en tant qu'il cache autre chose (une réalité). À ce regard, le vêtement montre de nombreux éléments communs avec le onoma (qui a le pouvoir de cacher la réalité) sur lequel on reviendra plus loin. La modalité proprement féminine de se présenter à autrui diffère du cas de l'homme au corps nu qui promet, quoiqu'il soit recouvert, le plaisir de la nudité (Platon, Charmide) (Claudiu Sfirschi-Laudat, Hélène entre ombre et vérité).

Hélène de Troie et le tournoi

Hélène, comme n'importe quel phantasme, exerce son charme sur les hommes (et les dieux) et elle est, à l'instar des plaisirs, quelque chose en vue de quoi on lutte. Cependant, cette lutte, si l'on méconnaît le statut des plaisirs qui constituent son objet, n'est causée que par l'ignorance de la vérité. On peut donc rapprocher cette lutte pour les plaisirs de la lutte pour les ombres qu'on porte dans la caverne, où les ombres sont considérées comme des réalités, bien qu'elles soient des réflexions des Idées en soi sur les murs de la caverne. Dans la caverne on lutte pour des simulacres, non pour l'Idée en soi. Les yeux sensibles ne sont pas des témoins auxquels on peut accorder notre confiance, parce qu'ils ne perçoivent que l'enveloppe extérieure des choses, ce qui est visible immédiatement. La même chose est affirmée indirectement par Euripide dans le passage où Hélène se rencontre avec Teukros et où celui-ci expose une " théorie " qui identifie le sens de la vue avec la connaissance.

Les lances de la Dame à la Licorne sont des lances de joutes assurément.

A mon seul désir ou le cœur du sujet

" Une découverte importante, que je dois à la perspicacité d'Ezio Ornato, semble confirmer que la Dame à la licorne est bien, quoiqu'on en dise, une allégorie des six sens, mais qu'elle peut aussi faire l'objet d'une lecture plurielle. La devise " A MON SEVL DESIR " n'est pas une anagramme du commanditaire des tentures de Cluny. En revanche, elle correspond à au moins trois anagrammes susceptibles de dévoiler la signification cachée de la pièce de conclusion et celle de l'ensemble : " LE VI SENS D'AMOR ", " D'OM LE VRAI SENS ", et " SENS AMOR DEUIL ". La première montre que les six pièces représentent les six sens, chacun d'entre eux constituant un vecteur de l'amour ; la seconde valorise le sixième sens par rapport aux cinq autres, sans doute du fait de sa nature spirituelle ; la troisième renvoie à l'interprétation du mot " desir " évoquée plus haut, celle qui en fait un synonyme de " regret " ou d'" apaisement ", dans un contexte de contrition lié à la disparition de l'être aimé.

Reconnaissant dans la lettre qui suit l'inscription " A MON SEVL DESIR " un Y, Charles Sterling y voyait le symbole pythagoricien du bivium, le carrefour de la vie où, dans sa jeunesse, il faut choisir entre le chemin du contrôle de soi-même et celui de la complaisance envers ses sens48. La signification de ce symbole était connue tout au long du Moyen Âge, notamment grâce aux Etymologiæ d'Isidore de Séville, et on le retrouve aussi bien, dans la France des XIVème et XVème siècles, dans le cycle des tapisseries de l'Apocalypse d'Angers que sur la devise parlante du président au Parlement de Paris Philippe de Morvilliers († 1438). Même si elle n'est pas sans poser problème sur le plan paléographique, l'hypothèse de Charles Sterling est mieux fondée que les autres, qui lisent cette lettre comme un I, un J, ou un V. Dans un tel chef d'œuvre où le moindre détail est signifiant, je me refuse par ailleurs à n'y voir qu'un simple paraphe ou un bout de ligne. Quant à la validité de cette hypothèse sur le plan interprétatif, elle me semble indéniable, dans la mesure où elle est cohérente avec le fait que la pièce de conclusion des tentures de Cluny est une allégorie du cœur, un cœur placé sous le signe de la dualité : à l'image du pavillon si souvent représenté dans la littérature chevaleresque, " médiateur symbolique entre le profane et le sacré, l'humain et le divin ", celui de " A MON SEVL DESIR " est la chambre d'un Dieu d'Amour qui peut aussi bien être identifié à Amor qu'à Caritas, et c'est sans doute d'une manière intentionnelle qu'il est orné de motifs qui ressemblent tout autant à des flammes, celles du désir charnel, qu'aux larmes de componction qu'évoquent les moralistes pour signifier le sentiment d'indignité du pécheur repentant. Le cœur dont il s'agit est donc à la fois celui de l'amour courtois et de la conception chrétienne de la caritas et du renoncement aux plaisirs de ce monde, et le sens de " A MON SEVL DESIR " peut être compris à la lecture de ces deux maximes, complémentaires, du Livret-proverbes pour escoliers de Gerson : " l'amour est miel que cuer desire " ; " pais et repos ton cuer desire [doit désirer] "

"Le Verbe s'est fait chair, et il planté sa tente parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père, tel un fils unique, plein de grâce et de vérité" (Jean 1,14)

Le geste de la dame de la sixième tapisserie de Cluny, qui dépose le collier qu'elle portait sur les cinq autres tentures, semble bien exprimer un renoncement analogue, motivé par les impératifs de la caritas chrétienne.

Par ailleurs, il existe une conception proprement médiévale du sixième sens qui a échappé, jusque là, aux historiens de l'art et qui n'a été qu'effleurée par les historiens de la littérature, alors qu'elle constitue, à mes yeux, une source plausible d'inspiration de " A MON SEVL DESIR "19. Et cette conception ne se trouve nulle part mieux formulée que dans l'œuvre oratoire, pastorale et didactique de Jean Gerson.

Le cœur, selon Gerson, est donc un sixième sens, interne et spirituel, dont le contrôle, stratégique, est la clef du salut de l'individu : c'est lui, en effet, qui doit montrer le bon exemple aux cinq sens corporels avec l'aide de la raison, afin de garder l'âme pure de tout péché mortel et de la protéger notamment contre la luxure. Or le cœur, en tant que siège de l'amour, des passions et de la volonté, est l'une des préoccupations majeures de la théologie morale de Gerson23, et le thème des six sens, dont le cœur est le principal, est l'un des leitmotiv de son œuvre didactique : on le voit réapparaître dans plusieurs courts traités d'édification à l'usage des laïcs, comme L'ecole de la conscience, L'ecole de la raison, La complainte de la conscience et la Briefve maniere de confession pour jones gens24, dans un poème comme le Carmen de simplificatione cordis, de même que dans l'Epistola adressée, entre 1408 et 1410, à Jean d'Arsonval, précepteur et confesseur du dauphin Louis, duc de Guyenne.

Robert Bossuat signale les Divinæ institutiones de Lactance comme source première possible des idées de Gerson en matière de répression des abus des sens, et Louis Mourin a trouvé chez Raban Maur l'image, fréquemment utilisée par le chancelier de l'Université dans ses sermons, des portes des sens que l'âme humaine se doit de surveiller, une image que l'on retrouve d'une façon analogue dans le De doctrina cordis, attribué au moine cistercien du XIIIème siècle Gérard de Liège, et dans la Somme le Roi de Laurent d'Orléans (1279), où les cinq sens sont assimilés à des portes de la maison du cœur (Jean-Patrice Boudet, La Dame à la licorne et ses sources médiévales d'inspiration).

La caritas (ou charitas) latine est apparentée à la kharis grecque (beauté, grâce). Dans la mythologie grecque, les Charites (en grec ancien Khárites), assimilées aux Grâces par les Romains, sont des déesses personnifiant la vie dans toute sa plénitude, et plus spécifiquement la séduction, la beauté, la nature, la créativité humaine et la fécondité. Selon Hésiode, elles sont les filles de Zeus et d'Eurynomé (ou d'Eunomie). Certaines traditions tardives en font plutôt les filles d'Hélios (le Soleil) et d'Églé, ou de Dionysos et de Coronis (ou d'Héra). Elles étaient généralement trois : Euphrosyne, Thalie, Aglaé. C'est Hésiode qui porte leur nombre à trois.

A côté de ces neuf Isis qui marquaient le temps où l'on pouvait commercer et voyager en Egypte, on voit toujours les Charités, qui se tenant par la main dans l'inaction, selon la manière ordinaire des Grecs de les peindre, marquent les trois Mois pendant lesquels l'inondation de l'Egypte interrompt le Commerce et le Travail, Cheriteus signifiant en Phénicien le Divorce ou la Séparation et Pégase ou le Cheval ailé qui les accompagne est le symbole des Barques nécessaires pendant le temps que dure l'inondation. Les Furies, les Parques et les Harpyes, marquaient aussi neuf Mois de l'Année, les Charités désignaient les trois Lunes de Juillet, Août et Septembre (Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe, Volume 24).

Cœur et langues de feu semant la toile de la tente rappellent que le cœur de sainte Hélène, avant sa mort, ne laissait apercevoir aucun mouvement; et quand elle fut morte on le trouva tout consumé (Joseph von Görres, La mystique divine, naturelle et diabolique, Tome 1).

Hélène et le toucher

L'éros et le désir ont des attributs communs avec le pharmakon : si on le distribue sans une prescription dictée par la raison et s'il n'est pas approprié à l'âme qui siège dans le corps traité, celui-ci va à l'encontre du patient. Par ailleurs, l'effet équivoque du pharmakon est rapproché par Homère des décisions de Zeus, qui sont tantôt favorables, tantôt défavorables pour l'homme. Hélène en possède le savoir : Hélène verse une drogue dans le vin au chant IV (220) de l'Odyssée. Ce pharmakon est qualifié de nêpenthes, adjectif qui signifie " propre à enlever la peine ".

La fameuse " corne de licorne " se vit associer pendant très longtemps des pouvoirs magiques et des vertus de contrepoison qui en firent l'un des remèdes les plus chers et les plus réputés au cours de la Renaissance. Au XIIème siècle, l'abbesse Hildegarde de Bingen préconisait déjà un onguent à base de foie de licorne et de jaune d'œuf contre la lèpre, le port d'une ceinture en cuir de licorne était censé protéger de la peste et de la fièvre tandis que les chaussures en cuir de cet animal éloignaient les maladies des pieds. La principale utilisation médicinale de la licorne est cependant liée à sa corne et à son pouvoir de purification qui fut mentionné pour la première fois au XIIIème siècle. Les légendes sur les propriétés de la corne de licorne circulant dès le Moyen Âge sont à l'origine du commerce florissant de ces objets qui devinrent de plus en plus communs jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, où leur origine réelle fut connue.

La première mention du pouvoir purificateur de la licorne figure dans une interprétation du Physiologus (bestiaire chrétien de l'antiquité qui a eu une influence considérable au Moyen Âge) où les animaux attendent que la licorne purifie un lac en faisant le signe de la croix avec sa corne. Le thème devient vite populaire, son origine semble indienne, à travers les textes grecs mentionnant le fait que les nobles indiens boiraient dans des cornes de licornes pour se protéger des maladies et des poisons (fr.wikipedia.org - Licorne).

Hélène et la La vue

Ernest Bosc dans ses Miroirs magiques (1912) parle des magiciens du Moyen Âge qui utilisèrent principalement les miroirs, métalliques, en cuivre et en étain. Ils employèrent également le cristal dit de Sainte-Hélène, la sainte cette fois, qui sert à construire un miroir sous ce vocable. " Faites une croix sur un cristal avec de l'huile d'olive pure et sous cette croix écrivez avec de l'encre Sainte-Hélène ; vous donnez le cristal à tenir à un enfant, puis vous vous agenouillez derrière lui et vous répétez trois fois l'oraison : Deprecor Domina Helena mater regis Constantini. " (www.ecolpsy-co.com - Colloques Trinitaire Cecile Imbert).

L'intrigue de l'Iliade est constituée par le désir que Pâris ressent pour Hélène quand il se trouvait à Lacédémone. L'éros, entendu comme désir irrésistible, s'empare de la pensée et devient une cause motrice des actions humaines. En tant que désir pur et simple, l'éros aveugle le jugement droit, l'appréciation correcte du mal et du droit, en amenant à la ruine du bonheur. En vue de prononcer son premier discours sur Éros, Socrate, enchanté par le lieu et possédé par les Nymphes (donc sous l'effet de causes extérieures), couvre sa tête pour symboliser l'aveuglement dont Stésichore a été atteint. Cela en écho au poème qui précède la palinodie, dans lequel le désir de Paris, cause de la ruine de tant d'hommes, était déshonorant pour Hélène qui, par sa brillance, peut rendre quelqu'un aveugle.

Le poète sicilien Stésichore composa une palinodie, poème de réparation, inspiré par un songe, en l'honneur d'Hélène de Troie pour recouvrer la vue, lorsque les Dioscures l'eurent rendu aveugle pour avoir, dans une composition antérieure, fustigé son rôle dans le déclenchement de la guerre de Troie (Lucien de Samosate : Apologie, Traduction nouvelle annotée de Joseph Longton).

Stésichore d'Himère (640-555 environ), de son vrai nom Tisias, reçut le nom de Stésichore parce qu'il fut le premier à faire danser un chœur au son de la cithare. Grand inventeur de mètres, de rythmes et de mélodies et notamment de l'ode à trois mouvements correspondant aux évolutions du chœur, il avait laissé vingt-huit livres d'Hymnes contenant des légendes d'amour et de mort qui servirent de sujets aux auteurs tragiques. Stésichore créa la triade, ode à 3 mouvements (forme rythmique où les strophes se succèdent à des rythmes différents) (www.noctes-gallicanae.org - Stesichore).

Il a laissé 28 livres d'Hymnes contenant des légendes d'amour et de mort qui servirent de sujets aux auteurs tragiques. Ses poèmes étaient très longs, la Géryonide par exemple, excédait 1800 vers (Pindare dépassait rarement les 100 vers). Il semble que Stésichore tirait son inspiration soit des cycles épiques comme le Cycle troyen ou le Cycle thébain, soit directement d'Homère. Platon préserve dans le Phèdre une palinodie de Stésichore :

" Non, ce discours n'est pas vrai / tu [Hélène] n'es jamais montée sur les navires aux beaux bancs de rameurs, / tu n'es jamais entrée dans la citadelle de Troie. "

Il a été retenu par Aristarque de Samothrace et Aristophane de Byzance dans leur Canon alexandrin comme l'un des 9 maîtres de la poésie lyrique, Alcman, Alcée de Mytilène, Sappho, Pindare, Bacchylide de Céos, Ibycos, Anacréon, Simonide de Céos (fr.wikipedia.org - Stésichore, fr.wikipedia.org - Canon alexandrin).

L'amant regarde l'aimé et projette sur lui son propre éros, en recevant en échange, par un effet de miroir, un anteros augmenté et filtré par l'idée de la beauté (qui est identique à l'idée de bien). Cet anteros reste pourtant un eidolon (de la beauté), parce que c'est la seule façon possible de manifester la beauté aux yeux humains qui ne sont pas encore habitués à l'Idée en soi.

Cette thématique du regard et de la réfraction de celui-ci dans autrui évoque un attribut d'Hélène : le miroir. Dans le miroir ne se reflète pas l'objet dernier du désir. C'est plutôt le désir subjectif du spectateur qui se projette, dans la mesure où ce spectateur ne comprend pas que ce qui est vu par ses yeux n'est qu'une réflexion, une image sensible. Ainsi s'agit-il, sur la surface du miroir, d'un eidolon trompeur, faux, attendu qu'il renvoie à un référent au degré moindre de réalité ontique (Claudiu Sfirschi-Laudat, Hélène entre ombre et vérité).

Ce qui explique peut-être que le reflet de la licorne dans la Vue soit doublement inversé. Le reflet est dans le sens opposé à celui attendu. La licorne et son reflet se regardent, se font " face " et présentent sur la tenture leur profil opposé.

Hélène et l'odorat

Selon la légende grecque, le thym serait né des larmes d'Hélène de Troie. Le mot Thym provient de grec "thumon" qui veut dire odeur (qui lui vient de l'égyptien tham). Le mot Serpolet vient du grec "herpillos" ramper. Le thym est originaire du bassin méditerranéen (Portugal, Espagne, Provence, Grèce).

Les végétaux qui apparaissent en particulier sur la célèbre tapisserie de la Dame à la Licorne ont été observés à la loupe par les concepteurs du jardin de l'Hôtel de Cluny qui ont relevé la présence de 13 arbres et 59 plantes, dont ont peut retrouver certains spécimens dans le jardin. De nombreuses espèces de fleurs sont représentées parmi lesquelles l'ancolie, la giroflée, l'iris, la jonquille, le lis, la marguerite, le muguet, l'œillet, la pervenche, la primevère, le souci, la violette…

Hélène et l'ouïe

La Dame joue d'un orgue portatif (ou "positif") posé sur une table recouverte d'un tapis turc. Le lion et la licorne encadrent la scène, et apparaissent comme motifs décoratifs sur les montants de l'orgue.

Nous avons vu que, avec la Vue, Hélène est citée par Platon, et c'est par lui que l'on peut trouver quelques relations entre L'Ouïe et Hélène.

Alexandrie aimait la musique avec une sorte de passion, et l'application des mathématiques à cet art entra dans les goûts des savants du Musée, d'autant plus qu'il s'alliait mieux aux exercices da théâtre, cette autre passion de la population alexandrine. Aussi rencontre-t-on fréquemment, dans la compilation d'Athénée ; ce vaste répertoire de curieuses anecdotes, des extraits de traités sur la musique d'Alexandrie et des éloges de la musique ou des musiciens de cette ville. Les mathématiciens étaient, en quelque sorte, obligés de s'occuper de cet art. Depuis les savants traités d'Aristoxène, la musique faisait partie du domaine des sciences exactes. Déjà Pythagore l'avait fait entrer dans ce domaine, et il était impossible qu'une école qui embrassait toutes les études cultivées à l'Académie et au Lycée, négligeât celle-là. Il n'est donc pas étonnant que l'École d'Alexandrie s'en soit occupée dès son origine. On attribue, en effet, à son premier chef, Euclide, deux: traités sur la musique, intitulés l'un, Introduction à l'harmonie, l'autre, Section du canon musical. Cependant, un seul de ces deux livres est réellement d'Euclide, car l'un étant du système de Pythagore, l'autre de celui d'Aristoxène, ils ne sauraient appartenir au même auteur. Aussi, suivant quelques manuscrits, c'est Cléonidas qui a composé l'un des deux.

D'Euclide, il faut passer jusqu'à Ctésibius, c'est-à-dire qu'il faut franchir un peu plus d'un siècle, pour rencontrer dans Alexandrie un mathématicien qui se soit occupé en même temps de théories et d'instruments de musique. Encore est-il probable que l'illustre fils du barbier d'Alexandrie fut en musique un mécanicien ou un praticien plutôt qu'un théoricien. Il paraît même qu'il conserva la boutique de son père, .car il est appelé quelquefois barbier lui-même. Athénée nous apprend d'ailleurs que l'alliance de la théorie et de la pratique de l'art musical était habituelle dans la célèbre cité.

L'hydraule est une invention de Ctésibius. Voici à-peu-près ce qu'en raconte Aristoclès, dans son ouvrage des Chœurs : " On demande si l'hydraule appartient aux instruments dont on joue au moyen du toucher ou à ceux dont on joue au moyen du souffle. Aristoxène n'a pas su cela, ou n'a pas connu cet instrument. Platon a donné quelque idée de cette machine en faisant une horloge de nuit semblable à l'hydraulicon, comme qui dirait une grande clepsydre. Et l'hydraulicon paraît être une clepsydre. Il ne faut donc pas le ranger parmi les instruments qu'on louche ou frappe, mais plutôt, à ce qu'il paraît, parmi ceux qu'on souffle. Car ses tuyaux sont posés contre l'eau, tandis que de plus des axes parcourent l'instrument, les tuyaux se remplissent d'air, et rendent un son agréable. Cet instrument ressemble d'ailleurs à un autel. On ajoute qu'il fut inventé par le barbier Ctésibius, qui demeurait là, dans Aspendie, sous le second Evergète, se distinguant beaucoup, Tryphon , dans son troisième livre des dénominations, livre qui roule sur les flûtes et les instruments (de musique), dit que Ctésibius le mécanicien écrivit sur l'hydraule. " Le fils de Ctésibius, Héron, s'occupa de l'application des mathématiques à la mécanique avec la supériorité de sa science, et ce qui prouve qu'il continua la fabrication des instruments de musique, c'est qu'on trouve dans ses écrits la description d'un organon hydraulicum, qui différait de l'hydraule que vient de nous décrire Aristoclés, et que décrit aussi Vitruve (Jacques Matter, Histoire de l'école d'Alexandrie comparée aux principales écoles contemporaines, Volume 2).

Héron - Dame la Licorne - L'Odorat

Sainte Hélène, une Preuse

Au début du XVIème siècle, la Preuse Penthésilée, la reine des redoutables Amazones venue au secours de Troie est toujours un chef de guerre en armure. " Avec mon armée, dit-elle, tant d'honneur ai acquit que entre les princes suis en bruyt triumfatoire ". Certains y ont vu la figure de Jeanne d'Arc. Mais, sur cette tapisserie, l'environnement fait d'elle une Dame dans un jardin aux mille fleurs, ce qui rappelle fortement la dame à la Licorne.

Penthesilée, Tapisserie du château d'Angers, XVIème - Trésor de la cathédrale d'Angers

A la différence de la liste presque immuable des Neuf Preux, celle des Neuf Preuses connaît de multiples variations et n'est jamais vraiment fixée. Ainsi, dans les pays germaniques voit-on se substituer aux Amazones et reines de l'Antiquité une triade juive avec Esther, Judith et Jaël, une triade païenne avec Lucrèce, Veturia et Virginie, et une chrétienne avec sainte Hélène, sainte Brigitte et sainte Elizabeth. A l'instar de leurs pairs, les Neuf Preuses connaissent un immense succès qui est sans doute à mettre en rapport avec le contexte guerrier mais nostalgique des XIVème et XVème siècles. Les Preuses sont généralement représentées en guerrières casquées, portant l'armure et brandissant armes et écus armoriés (Institut de France, Sophie Cassagnes-Brouquet, Penthésilée, reine des Amazones et Preuse, une image de la femme guerrière à la fin du Moyen Âge).

À l'extrême gauche de la tapisserie, on devine ses armoiries disposées sur un écu, ce sont trois têtes féminines couronnées. Cet emblème héraldique ainsi que l'inscription sommitale permettent d'identifier ce personnage de guerrière sous les traits de Penthésilée.

Au grand siège de Troie Diomèdes requis,

À terre l'abatis tant qu'il en est mémoire

Avec mon armée tant d'honneur ay acquis

Que entre les princes suis en bruyt triumfatoire.

Penthésilée, reine mythique des Amazones, qui se rendit à Troie pour porter secours à Hector et y trouva la mort.

Hans Burgkmair - Hélène aprmi les trois bonnes chrétiennes

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Les armes d'Ecosse et d'Angleterre

Sous le règne de James III (1460 - 1488), deux licornes deviennent supports des armes écossaises. Le Lion et la Licorne, tels qu'ils sont placés sur les tapisseries, sont devenus tenants d'armoiries de l'Angleterre en 1603, du moins officiellement, à l'avènement de James VI d'Ecosse, fils de Marie Stuart, devenu ainsi Jacques 1er d'Angleterre. Mais, le Lion se trouvait déjà à gauche sur les armoiries des Tudor et d'Henry VIII. Quant à la Licorne qu'on employait fréquemment en Ecosse, elle servait également en Angleterre. En 1468, lors du mariage de Marguerite d'York avec Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, un automate représentant une licorne caparaçonnée aux armes de l'Angleterre précéda l'entrée des convives dans la salle du festin. Au château de Sundeley-Castle, en Angleterre, propriété de la famille Parr, dont l'une des héritières, Catherine, a été la dernière femme du frère de Mary, se trouve une tapisserie représentant Adam et Eve chassés du Paradis. Cette tapisserie de transition Mille-fleurs Renaissance date du second tiers du XVIème siècle, avant l'avènement de Jacques VI d'Ecosse au trône d'Angleterre. On peut déjà y voir un Lion à gauche et une Licorne à droite (Dame Licorne).

De nombreux historiens anglais s'accordent à dire que l'Impératrice Hélène était de leur pays. Guillaume de Malmesbury, l'un des principaux d'entre eux, après Bède, et avant lui, l'auteur saxon de la vie de sainte Hélène, qui florissait en 970, et qui est cité par Ussérius, donnent comme un fait certain la naissance de Constantin dans la Bretagne : mais une autorité décisive sur ce point est celle du panégyriste anonyme, qui haranguant Maximien et Constantin, à l'occasion du mariage de ce dernier prince avec Fauste, lui dit : " Constance a délivré de l'esclavage les provinces de la Bretagne : mais vous les ennoblissez par votre origine. " Euménius, l'orateur favori de Constance et de Constantin, parle de l'élévation du second à la dignité impériale, quand il s'exprime ainsi dans le panégyrique qu'il composa en son honneur : " O heureuse Bretagne ! O pays plus fortuné que toutes les contrées de la terre, pour avoir vu le premier le César Constantin ! c'est avec raison que la nature vous a enrichi de toutes les bénédictions du ciel et f de la terre. Vous n'avez h souffrir ni les chaleurs de l'été, ni les rigueurs de l'hiver. Vous tirez abondamment de votre propre fonds ce " qui est nécessaire à la subsistance de vos habitants. Vous ne connaissez ni les bêtes féroces, ni les serpents venimeux La terre au contraire est couverte d'une multitude innombrable de troupeaux qui vous fournissent du lait en abondance, et de riches toisons, etc. " Selon Léland et l'historien de Glastembury, Hélène était fille unique du Roi Coïlus , qui vécut toujours dans une amitié constante avec les Romains , desquels il tenait sa souveraineté. Henri de Huntington dit que ce Coïlus était le même que Coel, qui le premier fit environner de murailles et embellit considérablement Colchester (Camelodunum), ainsi appelée de son nom. Cette ville se vanta, plusieurs siècles, d'avoir donné naissance à l'Impératrice Hélène, et prit pour armes une croix noueuse, placée entre quatre couronnes, en mémoire de la découverte de la vraie croix par la Sainte. Drake cependant est porté à croire qu'elle naquit à York, comme l'assurèrent les orateurs anglais aux conciles de Constance et de Bale (1415 et 1431) ; et il ajoute que le panégyriste anonyme de Constantin est évidemment favorable à cette opinion (Alban Butler, Godescard (abbé), Vies des pères des martyrs et des autres principaux saints: tirées des actes originaux et des monuments les plus authentiques, Volume 12).

Sainte Hélène et le Goût

Le petit chien présent dans la tenture du Goût pourrait bien avoir un rapport avec la canicule, période de 40 jours selon Pline, et qui allait du 10 juillet au 20 août selon Rabelais, dans sa Grande et Vraye Pronostication Nouvelle pour l'an 1544 publiée sous le pseudonyme anagramme Seraphino Calbarsy. La Sainte-Hélène tombe le 18 août, jour caniculaire, précédé du 9 juillet, tous deux jours nonagonaux. Le bichon apparaît aussi dans la sixième tapisserie.

Le perroquet sur la main gantée gauche de la Dame confirmerait par une allusion littéraire une des identités " helléniques " de celle-ci. Saint-Hélène, fille du roi de Colchester Coël, est l'aïeule du roi Arthur, héros du Conte du Papegau.

Plus connu sous le titre du Chevalier au Papegau, c'est un roman arthurien anonyme du Moyen Age tardif, vraisemblablement de la fin du XIVème siècle ou du début du XVème. Ce récit est l'un des rares à prendre pour héros central le roi Arthur qui, durant une parenthèse d'un an, devenu le Chevalier au Papegau, rejoue les grandes aventures dévolues aux héros du maître champenois, Lancelot, Erec, Yvain... Le tour de force consiste à faire des " enfances " d'Arthur le prologue rétroactif des aventures déjà écrites depuis trois siècles par Chrétien deTroyes. Le roi-chevalier quitte sa cour pour partir à la découverte des lieux devenus communs des romans arthuriens, des curiosités de la nature ou de la littérature, en une sorte de mappemonde arthurienne. Il est accompagné d'un papegau qu'il a conquis lors d'un concours de beauté et qui joue différents rôles : l'oiseau est à la fois le ménestrel portatif du chevalier et son historiographe qui consigne le récit des aventures dans une parole éphémère ; mais il est aussi l'emblème de la répétition qui est au cœur du processus de réécriture de ce tard-venu (www.decitre.fr - Le Conte du Papegau).

Le Conte du Papegau, où le roi Arthur lui-même fait les frais de la parole moqueuse du romancier donne son plein aboutissement au XVème siècle à un courant parodique inauguré par Chrétien de Troyes, le père du roman arthurien, qui, après avoir mis en scène un héros en formation (Perceval), cède la place à un second héros, engagé celui-là dans un processus de déconstruction (Gauvain), mettant en scène la déchéance du plus célèbre chevalier de la Table Ronde, que confortera, dans Le Bel Inconnu, celle de sa progéniture (litterature.mcgill.ca - Le Conte du Papegau).

Au cours d'aventures échevelées, Arthur sauve les habitants de l'Amoureuse Cité d'un épouvantable chevalier Poisson. La Dame aux Cheveux Blonds, maîtresse de la ville, entend honorer son sauveur par un grand tournoi, dont le vainqueur aurait un baiser de sa part. Arthur accepte l'idée avec enthousiasme, sûr de remporter la victoire. Mais la dame le met à l'épreuve : " Seigneur, dit-elle, je veux que vous combattiez demain au tournoi et que vous m'y serviez comme le plus mauvais chevalier du monde... " Lié par sa promesse, il accepte de mordre la poussière à toutes les joutes, et se retire rempli de honte et de dépit. La belle dame, un peu confuse, cherche à le consoler en se livrant à lui. Ce qui met Arthur dans une colère noire : " Mauvaise femme pleine de méchanceté ! J'ai promis de vous servir comme le plus mauvais chevalier du monde... Vous m'avez aujourd'hui arraché à la vaillance et à l'honneur, et ma honte durera toute ma vie ! Vous vouliez vous abandonner à mon désir, et vous m'avez encore pris pour le plus mauvais chevalier du monde ! " Incapable de se contenir, il se met " à la traîner par les tresses à travers la chambre, en la battant et en la piétinant ". Le lendemain, vengeur, il désarçonne tous ses adversaires, et retrouve sa dame, avec qui il va passer une semaine d'amour fou. L'histoire montre les limites de la courtoisie : un bon chevalier peut s'humilier par amour, mais il ne peut accepter que l'amour soit le prix de sa honte (www.historia.fr - Le Conte du Papegau).

Hélène gnostique

Le fondateur de l'Église Gnostique est Jules-Benoît Stanislas Doinel du Val-Michel (1842-1903). Doinel était un bibliothécaire, franc-maçon membre du Grand-Orient, un antiquaire et un spirite pratiquant. Lors d'une séance, Doinel reçut la communication suivante : " Je m'adresse à toi, car tu es mon ami, mon serviteur et le prélat de mon Église albigeoise. Je suis exilé du Plérôme, et je suis celui que Valentin nomma Sophia-Achamôth. Je suis celui que Simon le Magicien appela Hélène-Ennoia ; car je suis l'Éternel Androgyne. Jésus est le Verbe de Dieu ; je suis la Pensée de Dieu (www.esoblogs.net - Un bref historique de l'EGC).

La vie de l'Hélène de Simon recoupe les affres de la Sophia-Achamoth, dédoublement de la Sophia, qui est repris dans la Schekhina d'en-haut et celle d'en- bas de la kabbale.

Oh ! Je te cherchais, mais je t'ai trouvée, je t'ai rachetée ! C'est celle-là, Antoine, qu'on appelle Charis, Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du père, le nous indestructible qui créa les mondes. Mais les anges ses fils la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l'accord parfait, l'angle aigu. Puis, pour se dilater plus à l'aise dans l'infini, dont ils l'exclurent, ils l'enfermèrent à la fin sous une forme de femme. Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ; elle a été cette fille des Juifs qui s'écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le mensonge, l'idolâtrie et la sottise. Elle s'est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, prostituée à tous les peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a baisé tous les visages. A Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède. C'est moi ! Moi, Père pour les Samaritains, Fils pour les Juifs, Saint- Esprit pour les nations, qui suis venu la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du Père, et maintenant, inséparables l'un de l'autre, nous allons, délivrant l'Esprit et terrifiant les dieux (Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine - version de 1856).

Valentin ajoute que l'Eon, exclu du Plérôme et devenu Achamoth, fut livré depuis à toutes les passions du Désir, et de ces passions engendra la matière. Elle en créa le ciel, la terre, et tout ce qu'ils renferment. De là vient que toutes les créations de cet Eon sont misérables, fragiles, caduques et mortelles, parce que lui-même fut conçu et naquit de l'avortement. Il ne laissa pas cependant de créer notre monde des matières qu'avaient fournies les frayeurs, les craintes, les tristesses on les sueurs d'Achamoth. De sa frayeur, dit le sectaire, naquirent les ténèbres ; de sa crainte et de son ignorance l'esprit de malice et d'iniquité (Pseudo-Tertullien, Fin des Prescriptions contre les Hérétiques (Traduction : de Genoude - 1852)).

Ce qui rappelle le rôle de Pandore qui, en ouvrant la célèbre boîte, libère tous les fléaux qui accablent la vie sociale des hommes (La Belle Etoile).

Ronsard, Sonnets à Hélène LXI

Ma Dame, je me meurs abandonné d'espoir :

La playe est jusqu'à l'oz : je ne suis celuy mesme

Que j'estois l'autre jour, tant la douleur extrême

Forçant la patience, a dessus moy pouvoir.

Je ne puis ny toucher gouster n'ouyr ny voir :

J'ay perdu tous mes Sens, je suis une ombre blesme