Partie III - Thèmes   Chapitre XXXVII - Jugement dernier codé      

C'est par Authumes et Salins-les-Bains que nous rencontrons Nicolas Rolin et Guigone de Salins, fondateurs des Hospices de Beaune et commanditaire du Jugement dernier attribué à Rogier Van der Weyden.

Les commanditaires

Nicolas Rolin

Nicolas Rolin est né vers 1380 à Autun dans une famille de petite bourgeoisie. Il étudie le droit et devient avocat à Dijon puis au Parlement de Paris. Remarqué par Jean sans Peur, il en devient un de ses conseillers. Vers 1410, il devient une deuxième fois veuf de Marie de Landes - il avait épousé en premières noces Marie Le Mairet alors que sa mère Aimée Jugnot épousait Perrenet Le Mairet et son frère, Jean, Jeannette le Mairet. L'assassinat de Jean sans Peur, en 1419, le met au devant de la scène. Il prononce au Parlement de Paris une plaidoirie demandant réparation du meurtre à la France, ce qu'il obtient, au grand contentement de Philippe le Bon, par le bannissement du dauphin Charles. Il sera récompensé par sa nomination au poste de chancelier. Le duc transfère sa cour en Flandre et s'allie aux Anglais.

C'est le 20 décembre 1423 dans le château de " Loys de Chaulon prince d'Orange comte de Genève et seigneur d'Arlay " que fut signé le contrat de mariage de Nicolas Rolin Chancelier de Bourgogne et Guigone de Salins. L'hôtel de ville de Lons-le-Saunier est construit sur l'emplacement de ce château.

L'aventure Jeanne d'Arc ayant remis en selle Charles VII, et inquiet de la montée de l'Angleterre, Rolin conseille à Philippe le Bon la réconciliation. En 1435, est signé le traité d'Arras œuvre diplomatique de Nicolas Rolin qui obtient de Charles VII une réparation du meurtre du duc Jean et des territoires nouveaux pour les Etats de Bourgogne qui sont alors à l'apogée de leur puissance. Nicolas Rolin meurt en son hôtel d'Autun en 1462, et est inhumé à la collégiale Notre-Dame de cette ville.

L'inventaire des biens de Nicolas Rolin, dressé à sa mort, fait état d'environ 50 bâtiments fortifiés, dont 30 sont situés en Bourgogne. Parmi ces châteaux, certains, élevés du temps du chancelier lui-même, offrent encore des vestiges spectaculaires : c'est notamment le cas de Chazeu, Savoisy, ou Authumes. Les châteaux de Présilly, de Perrigny et de La Perrière, qui ont bénéficié de fouilles archéologiques, ont fourni du mobilier datant de l'époque du chancelier. Il possédait encore le château de Ricey-Bas, une maison forte à Gergy et à Bagneux-la-Fosse

Guigone de Salins

La famille de Guigone bien que possédant un château sur les flancs du Mont Poupet (commune de Saint-Thiébaud) vivait dans son hôtel à Salins-les-Bains. La maison des Sires de Poupet est encore visible Place des Cygnes. Mais il ne faut pas confondre cette famille des Salins la Tour avec celle des Sires de Salins beaucoup plus ancienne dont un membre, Hugues de Salins archevêque de Besançon, et ses parents firent construire au XIème siècle la première Collégiale Saint-Anatoile. Les Salins La Tour sont issus d'une puissante famille d'Asti, les Asinari qui vinrent s'installer dans le Duché et le Comté. C'est ainsi que deux frères Asinari s'implantèrent d'abord à Arbois où ils exploitèrent moulins, vignes et bois. Au XIIIème siècle après la restructuration des Salines par Jean de Chalon, Salins bénéficiait d'une activité et d'une richesse considérable. Domenico le cadet ouvrit une nouvelle banque à Salins. Comme tous les Lombards expatriés à l'époque, il associait opérations commerciales et financières, spéculation et prêts bancaires à tous les Grands de la région. Domenico Asinari se fit appeler " Dimanche Asinier ", puis fut nommé Trésorier des Salines par la Comtesse Mahaut d'Artois qui avait châteaux à Bracon et à la Châtelaine. A ce poste, il devint riche et puissant. Adoubé Chevalier en 1336 son nom devient " Dimanche de Salins la Tour " et ses armoiries portèrent une tour d'or sur champ d'azur, tour rappelant celle de ses ancêtres italiens. Son fils Jean achète la seigneurie de Poupet. A la génération suivante Etienne, père de Guigone, hérite à la mort de son frère aîné du titre de Chevalier auprès de Jean de Chalon. Il meurt au combat pour le Duc de Bourgogne et laisse une veuve et quatre filles. Louise de Rye, mère de Guigone, Dame d'Ougney est d'une famille noble qui dispose des trois châteaux, importants à l'époque, et seigneuries de Balançon, Rye et Neublans. Son arrière grand père était maréchal de Bourgogne et ses ancêtres sont enterrés dans une chapelle de l'Abbaye d'Acey. Après son mariage avec Guigone, Nicolas Rolin adopte une devise dans l'esprit de l'Amour Courtois, à l'intention de sa jeune épouse : SEULE suivi d'une Etoile à six branches, que l'on retrouve partout sur les tapisseries, les solives, les carreaux propriétés détenues par le couple et à Beaune. Guigone va mener une vie de château d'abord à Authumes pour l'aménagement duquel elle disposait d'un cadeau de mariage du duc à son époux. Elle va également mener une vie de cour. En 1425, le duc s'installe pour un mois à Autun, où les Rolin ont leur hôtel familial, avec sa nouvelle épouse. Guigone appelée Dame d'Authumes est nommée Première Dame d'Honneur de la Duchesse. Guigone sera inhumée, seule malgré les dispositions de Nicolas, à l'Hospice de Beaune, dont elle avait assuré la gestion de 1462 à 1470 après le décès de son mari.

L'Hospice de Beaune

Nicolas Rolin est âgé de près de 60 ans quand il prend la décision de fonder un hôpital pour les pauvres, en 1440. Il est le chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon, le prince le plus puissant d'Europe. L'Angleterre est minée par la rivalité des York et des Lancastre, la France de Charles VII sort épuisée de la guerre de Cent ans, et l'Empire germanique est divisé en multiples principautés. 1440, deux ans après la " male année " de 1438. Au cours de cette année, les ravages des bandes armées des Ecorcheurs, soudards sans emplois après la paix d'Arras, et des Retondeurs, soldats bourguignons chargés de les chasser, sont à leur comble. A cela s'ajoutent la famine et les épidémies dont celle de la peste qui ne s'atténuera qu'en 1443.

L'acte de fondation de l'hospice stipule : " Moi Nicolas Rolin, chevalier, citoyen d'Autun, seigneur d'Authume et chancelier de Bourgogne, en ce jour de dimanche, la quatre du mois d'août de l'an du seigneur 1443, négligeant toutes sollicitudes humaines et dans l'intérêt de mon salut : désirant par un heureux commerce échanger contre les biens célestes, les biens temporels que je dois à la divine bonté, et de périssables les rendre éternels ; en vertu de l'autorisation du Saint-Siège, en reconnaissance des biens dont le Seigneur, source de toutes bontés, m'a comblé ; dès maintenant et pour toujours, je fonde et dote irrévocablement dans la ville de Beaune un hôpital pour les pauvres malades, avec une chapelle en l'honneur du Dieu Tout-Puissant et de sa glorieuse mère, Marie toujours vierge, en vénération et sous le vocable du bienheureux Antoine, abbé… "

Le Jugement dernier

Ce thème prend sa source dans les écrits bibliques. Ses représentations, depuis l'art byzantin, se nourrissent des textes apocryphes et de la Légende dorée de jacques de Voragine. Mais c'est le prophète Daniel qui fournit les principales références :

7,13-14 : " Je contemplais, dans les visons de la nuit : voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d'homme, il s'avança jusqu'à l'Ancien et fut conduit en sa présence. A lui fut conféré empire, honneur et royaume, et tous peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point, et son royaume ne sera point détruit ".

Et 12,2-3 : " Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. "

En Occident, l'une des premières représentations inspirées des textes est celle de Mustair en Suisse, datant de l'époque carolingienne, très abîmée et composée en trois registres. Ce type se retrouve dans la sculpture monumentale à Sainte-Foy de Conques, à Saint-Trophime d'Arles. Au tympan des cathédrales gothiques le Christ-Juge montre ses plaies contrairement au Jugement de la Chapelle Sixtine où Michel-Ange met en scène vertigineuse un Christ indemne en mouvement et d'une force surhumaine.

Le polyptyque

Le polyptyque du Jugement dernier a été commandé par Nicolas Rolin, champion des mécènes bourguignons, et sa femme Guigone de Salins pour la chapelle située dans la grande salle des malades de l'Hospice qu'ils avaient fondé à Beaune. Composé de 9 panneaux, l'œuvre déployée mesure 5 m 48 de long et 2 m 20 de haut. Elle est attribuée à Rogier Van der Weyden (Tournai, vers 1400 - Bruxelles, 1464) et son atelier de Bruxelles, ville principal centre de la fabrication des polyptyques, d'où elle a été transportée jusqu'à Beaune en 1443. Le polyptyque sert le plus souvent d'écran de bois peint ou de pierre placé au-dessus ou derrière l'autel dans une église. Il est situé au centre de la perspective de l'espace intérieur. Sa génèse et sa place découlent de l'évolution de la liturgie. La croyance au Purgatoire a conduit l'Église Catholique à donner au repas du Seigneur le sens d'un sacrifice que l'on offrirait pour la " réparation des péchés des vivants et des défunts ". Le concile de Latran en 1215 consacra la doctrine de la transsubstantiation en ces termes : " Le corps et le sang du Seigneur sont véritablement contenus dans le sacrement de l'autel sous la figure du pain et du vin, lorsque par la puissance de Dieu et par le moyen du prêtre officiant, le pain est changé dans le corps, et le vin dans le sang de Christ. Le changement opéré de cette manière est si réel et si complet, que les éléments (le pain et le vin) contiennent Christ tout entier - divinité, humanité, âme, corps et sang, avec toutes leurs parties constituantes ". Le concile de Trente confirma cette position réactualisant ou répétant quotidiennement le sacrifice de Jésus. La table autour de laquelle on partageait autrefois le pain et le vin fraternellement est devenue l'autel, et le repas du Seigneur a pris le nom de "Saint Sacrifice de la Messe". Après Latran, l'autel a été placé au fond de l'espace liturgique et non plus entre le prêtre et les fidèles qui sont éloignés de la sainte cène. Au dogme de la transsubstantiation se rattache donc la répartition des membres de l'Église Catholique en deux catégories : les laïcs et le clergé. En effet, les laïcs ne peuvent pas pratiquer le repas du Seigneur sans l'intervention du prêtre, puisque seuls les prêtres peuvent présider l'Eucharistie et consacrer le pain et le vin pour qu'ils deviennent le Corps et le Sang du Seigneur.

Le polyptyque est peint à l'huile sur 9 panneaux en chêne, et en 15 tableaux, selon la technique inventée par les frères Van Eyck. Il comprend des parties polychromes, des parties en grisaille et des fonds d'or. La première opération consistait à appliquer sur les panneaux un enduit de craie et de colle animale, en plusieurs couches rendues très minces par ponçage pour réfléchir la lumière, sur lequel le peintre exécutait le dessin sous-jacent isolé par une couche transparente d'huile. Cet enduit servait de support aux différentes couches picturales.

La composition du retable est rigoureusement symétrique où la droite l'emporte sur la gauche, préfigurant la Disputa de Raphaël ou la Toussaint de Dürer : le bien sur le mal, les élus sur les damnés, le ciel sur l'enfer, la Vierge sur Jean-Baptiste, Pierre sur Paul, les saints sur les saintes l'homme sur la femme, la croix sur la colonne, le lys de la miséricorde sur le glaive de la justice. Le lys remplace ici le deuxième glaive traditionnel dans les représentations du Christ Juge germaniques. Les anges portent les instruments de la Passion, et la croix est en forme de Tau.

Le polyptyque sera envoyé à Paris pour être restaurer dans les ateliers du Louvre. En septembre 1878, il retrouve sa place à Beaune. Le 13 avril 1940, il est mis en sureté au Château de La Rochepot, propriété du colonel Sadi Carnot.

Avis aux amateurs de messages codés !

L'ourlet du bas du manteau du Christ recèle un mystérieux message composé en caractères inconnus et qui jusqu'à présent n'a pas été décrypté.

Exemples des caractères sur le bord du manteau du Christ


Sources

Hervé Mouillebouche, L'inventaire des châteaux bourguignons : bilan et perspectives, Bulletin du Centre d'études médiévales d'Auxerre, 11 (2007), http://cem.revues.org/document1097.html

Conférence d'André Groshenry du club d'Arbois Poligny Salins, 25 novembre 2004, Promenade dans le passé de Salins à Beaune en passant par Autun

Nicole Veronée-Verhaegen, L'Hôtel-Dieu de Beaune, Centre international de recherches sur les primitifs flamnds, Bruxelles

Françoise Auger-Feige, Notes sur la fabrication des panneaux dans la peinture flamande du XVème siècle