Partie III - Thèmes   Chapitre XXXIII - La Bible traduite en France      

La Bible chrétienne, du grec " ta biblia " (" les livres "), est un recueil de textes, composés par différents auteurs du Xème siècle avant notre ère au début du IIème siècle après J.C. La première partie provient du livre sacré du peuple juif, rédigé en hébreu, dont le texte définitif fut fixé par les rabbins à l'assemblée de Jamnia en 98 après J.C. Elle fut traduite en grec, la langue internationale de l'époque, sous le nom de " Septante ". Selon la légende de la Lettre du pseudo-Aristée daté de la première moitié du IIème siècle, cette traduction fut réalisée à la demande de Démétrios de Phalère sous les auspices de Pharaon par 72 savants juifs venus de Jérusalem en 72 jours retirés dans une île à Alexandrie vers 280 avant J.C. Ils y ajoutèrent quelques textes comme Tobie ou les Maccabées, existant uniquement en grec, que les catholiques reconnaissent comme deutérocanoniques et que les protestants qualifient d'apocryphes. La seconde partie, le Nouveau Testament, rédigée en grec, témoigne de la vie de Jésus-Christ et raconte les débuts de l'Église chrétienne. Les épîtres de saint Paul ont été rédigées entre 50 et 64 après J.C., mais ce n'est que vers 200 que les écrits du Nouveau Testament (Les Évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean - Les Actes des Apôtres - Les épîtres et l'Apocalypse) sont reconnus comme canoniques par l'Église.

Dès le IVème siècle, Ulfila traduit la Bible en langue gothique et Jérôme (331-420) écrit sa traduction latine : la Vulgate qui allait s'imposer progressivement comme la norme ecclésiastique latine. Saint Eucher, archevêque de Lyon, mort en 450, la cite principalement, mais aussi les versions gauloises et saint Avit, archevêque de Vienne, mort en 517, la prend comme référence pour l'Ancien Testament, les versions gauloises pour le Nouveau. Pendant six siècles, il ne sera plus question de traduction en langue vulgaire. Charlemagne fit de la Vulgate latine, au VIIIème siècle, la version officielle de l'Église en faisant rétablir le texte, corrompu par les siècles, dans son intégrité. Sous son influence, le concile de Tours, en 813, décida que les homélies destinées au peuple seraient traduites uniquement oralement en langue vulgaire. Principalement les monastères de Saint-Martin-de-Tours et ceux du nord avec Corbie pour centre se chargent de publier de nombreuses éditions de l'Écriture. Théodulfe, originaire d'Espagne, évêque d'Orléans sous Charlemagne est un des promoteurs de cette renaissance carolingienne et commandita deux plus belles Bibles latines enluminées de son temps. Il est le bâtisseur de Germigny-des-Prés.

A l'exemple de son père Louis-le-Débonnaire, et de son frère, Louis-le-Germanique, que les moines de Saint-Denis comptaient au nombre de leurs frères, Lothaire oblat au monastère de Saint-Martin près de Metz (Le Ban-Saint-Martin), offre aux religieux de cette abbaye un manuscrit des Evangiles probablement réalisé à Saint-Martin de Tours et que l'on conserve encore aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.

Les premières traductions importantes des textes bibliques sont celles des Psaumes. Vers 1100, des moines de Lanfranc, à Cantorbéry, ainsi que Eadwin vers 1120, sacristain de Cantorbéry traduisirent en français normand le psautier gallican de Jérôme. Vers 1120, un sacristain de Cantorbéry, copiste célèbre, Eadwin, copia dans un même livre, (à Cambridge), les trois psautiers latins de Jérôme, avec la traduction française interlignée. L'un de ces psautiers devint le psautier dit gallican, qui fut le psautier de la France pendant le moyen âge.

A la fin du XIIème siècle, Pierre Valdo (ou de Vaux), le fondateur des Pauvres de Lyon, fit traduire les Écritures en langue franco-provençal. Il chargea le " grammaticus " Etienne d'Anse et le " copiste " Bernard Ydros de traduire des parties des Ecritures pour être diffuser. Il ne reste de cette traduction que les Évangiles de la quinzaine de Pâques. On retrouve rapidement cette littérature dans les environs de Metz, transcrite en dialecte messin. L'évêque de Metz, Bertram en fait part au pape qui s'exprima dans une lettre pastorale. En 1211, par son ordre, Bertram prêche la croisade contre les amis de la Bible. Selon un chroniqueur, des abbés missionnaires prêchèrent et brûlèrent les Bibles françaises.

En 1229, un concile réuni à Toulouse interdit aux laïques de posséder la Bible et ordonne de détruire toute maison où on la trouverait. A la même époque, un synode, à Reims, interdit de traduire en Français, " comme on l'avait fait jusqu'alors ", les Saintes Écritures.

D'une grande famille de Metz où la tradition biblique était florissante, Philippe d'Esch, maitre échevin de Metz en 1461, copia dans cette Bible les psaumes de pénitence en patois lorrain, ce qui prouve que la croisade de 1211 fut sans effet au moins dans les milieux aisés.

En effet, dans les cercles du pouvoir, les décisions de l'Eglise ne furent pas pris en considération. Saint Louis donnera à la France une traduction complète de la Bible. Elle fut écrite à l´Université de Paris en 1250. Cette version parisienne dit Bible du XIIIème siècle surpassa toutes les autres. Elle entra en grande partie dans la composition de la Bible Historiale de Guyart Des Moulins au début du XIVème siècle. La date de naissance de Guyart-des-Moulins est portée dans le prologue de sa Bible, 1251. Il devient chanoine de Saint Pierre d'Aire-sur-la-Lys en 1291 et achève son ouvrage en 1294. La Bible Historiale dont il est l'unique auteur est Bible glosée en langue vulgaire, traduction du texte du Maître écolâtre Petrus Comestor, et juxtaposition interpolée du texte traduit de la Vulgate.

Macé de la Charité (vers 1225 - vers 1300), moine bénédictin et curé de Sancoins, donne une traduction de la Bible au XIIIème siècle composée en prose à partir de l'Aurora Biblia Versificata de Pierre Riga, avec d'importantes interpolations de Gilles de Paris (dernier tiers du XIIème siècle). Sa monumentale Bible Moralisée trouve ses sources dans l'Aurora Biblia Versificata de Pierre Riga, avec les importantes interpolations de Gilles de Paris (dernier tiers du XIIème siècle). Le poète français dramatise et personnalise en inventant un style et une technique narrative.

Né au début des années 1280, Jean de Vignay a passé son enfance en Normandie, dans la région de Bayeux, avant d'aller poursuivre des études de droit à Paris et d'entrer dans l'ordre des hospitaliers de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Au cours des années 1330, il semble être assez près de la cour de Philippe VI de Valois et de Jeanne de Bourgogne, sa femme, à qui il dédie plusieurs de ses traductions, dont l'intégrale du Speculum historiale de Vincent de Beauvais. La date de sa mort est inconnue. Il réalisa une traduction des Evangiles " Epistres et Euvangiles de tout l'an " dont l'incipit porte " Ci commencent les epistres et les euvangiles de tout l'an, lesqueles sont translatees de latin en françois selonc l'ordenance du mesiel a l'usage de Paris " à l'intention de la reine Jeanne de Bourgogne.

Vers 1476, un simple particulier lyonnais, Barthélemy Buyer, finance une traduction en langue vulgaire du Nouveau Testament à Lyon et le fait imprimer . En 1472, il avait convié chez lui un imprimeur liégeois, Guillaume le Roy, et deux religieux augustins, le frère Julien Macho et le docteur Pierre Farget qui qui, s'inspirèrent probablement d'une traduction antérieure.

La première traduction française intégrale de l'Ancien et du Nouveau Testament est attribuée à Lefèvre d'Etaples (Etaples - Nérac, 1536) et est imprimé à Anvers en 1530 par Martin l'Empereur. Son travail est une traduction de la Vulgate, qu'il munit de notes explicatives. Mais le recours de la version officielle de l'Eglise ne l'empêche pas d'être soupçonné de luthérianisme ; la Sorbonne désapprouve les traductions de la Bible et condamne l'ouvrage, malgré la protection de François Ier et de Marguerite de Navarre. Il avait admiré d'abord Lulle, dont il avait lui les Contemplations en 1491, et Pic de La Mirandole. Plus vigoureuse, nourrie de science moderne et de spéculation antique, la doctrine de Nicolas de Cues (Kues, 1401 - 1464) allait plus longtemps le retenir. On trouve par exemple chez Cues la même idée d'une progression régulière des polygones réguliers vers le cercle, dans sa méthode des isopérimétriques, que chez Lulle. Nicolas de Cues, comme le poète Francis Ponge, lui avait aussi repris la notion de sixième sens (sensum sextum ou affatus) comme le sens de la formulation, du Verbe. Comme eux, Lefèvre est mathématicien ; comme Cues, la " docte ignorance " qui voit les contradictoires s'identifier en Dieu, l'aide à dépasser les apparences intelligibles du monde. Dans cette métaphysique toute pénétrée de symboles mathématiques, dans cette mystique de l'amour divin, Lefèvre trouvait l'accord de la science grecque et de ces croyances chrétiennes. La coïncidence des opposés trouve une application dans les affaires religieuses, qu'il explicite dans son De Pace Fidei. Il s'agit de dépasser les oppositions mais dans la paix du Christ, ce qui est une limite à son relativisme. Giordano Bruno dit de lui : " C'est en effet l'un des hommes les plus remarquablement talentueux qui aient vécu sur cette terre. Néanmoins, quant à l'appréhension de la vérité, ce fut un nageur aux prises avec les flots tempétueux, tantôt émergeant, tantôt sombrant, car il n'a point vu continûment, ouvertement et clairement la lumière, et n'a point nagé dans la quiétude, mais toujours par intermittence ". Sa paix de la foi est un avant goût du dernier état du devenir de l'humanité défini par saint Augustin, lisant saint Paul. Il y aurait 4 états : avant la Loi ou ante legem (état de péché sans en avoir conscience) ; sous la Loi ou sub lege (accès à la pensée du Mal par la transgression) ; sous la grâce ou sub gratia (intériorisation de la loi, inclination au bien) ; et enfin dans la paix ou in pace (abolition du péché au jour du jugement). Saint Augustin confère aussi à Cues « une caution morale dans son entreprise métaphysique en faisant des mathématiques un chemin autorisé vers Dieu, grâce à la vérité incorruptible du nombre » [1].

En février 1516, Erasme (Rotterdam, 1469 - Bâle, 1536)publiait à Bâle cette édition princeps du Nouveau Testament grec dont les diverses préfaces, résumant les règles de l'exégèse moderne, offrirent aux Eglises de la réforme le Discours de leur Méthode. Autre exemple des études bibliques, Santes Pagnini (1470-1541), moine dominicain de Lucques, disciple de Savonarole (1452-1498), choisit en 1526 de s'installer définitivement à Lyon où il fait publier sa traduction en latin de la Bible depuis les textes originaux, en 1527-1528.

Lefèvre admirait Luther et se passionna pour cette religion du pur esprit qu'annonçait, dès l'Enchiridion, l'impatience d'Erasme. Au début de 1521, il avait lu le De captivitate babylonica Ecclesiae. Il aurait traduit quelques écrits de Luther, qui, se cachant sous le nom de " chevalier Jörg ", fit sa propre traduction des Ecritures, en 1521-1522, à la Wartburg d'Eisenach. Il « commence par s'assurer qu'on a bien apporté sa Bible et son Nouveau Testament. Il a son plan. Ce burg, dont les murailles épiasses entretiennent un froid sépulcral qui résiste à toutes les flambées, va donner au peuple allemand d'un seul coup, son ciment et sa langue. Au long d'interminables journées solitaires, égayées seulement par les pages qui, deux fois par jour, lui apportent ses repas, le proscrit empile les feuillets de sa traduction de la Bible, imprégnée de la musique des oiseaux et tissée du vocabulaire tout neuf que sécrètent sous sa plume des pensées jamais révélées avant lui.[2] »

« Au cœur du débat autour des traductions de la Bible, la question des sources divisent les intellectuels : faut-il travailler uniquement à partir de la Vulgate, comme Lefèvre, ou lui préférer les originaux hébreux et grecs, plus proches de la " vérité hébraïque " ? Les enjeux de la réponse sont importants : dans la mesure où le rejet de la Vulgate remet en cause la tradition de l'Eglise, les traditionnalistes y voient une critique du travail effectué par les Pères de l'Eglise et le clergé. Il faut attendre un disciple de Lefèvre, Guillaume Farel, pour que soient rassemblés les moyens financiers et éditoriaux pour réaliser une traduction s'appuyant sur la diversité des sources. Déjà à Strasbourg, dans l'entourage de Lefèvre d'Etaples, il était question de traduire la Bible directement des langues originales, mais aucune trace n'est restée de cette première tentative[3] ». Nous retrouvons ici les Vaudois des vallées du Piémont qui chargèrent Guillaume Farel de traduire la Bible en français, au synode de Chanforan, en 1532, où les barbes vinrent de toute l'Europe, Farel et Saunier de Genève. Il y eut déjà des traductions chez les Vaudois comme on l'a vu avec Pierre de Vaux à Lyon. Dans la bibliothèque Inguibertine de Carpentras (ancienne capitale du Comtat venaissin) une bible vaudoise de 1450 environ, incomplète où les livres " sapienciaux " occupent une place centrale comporte le texte avec des prologues, gloses et indications en provençal. Farel confie le travail à Pierre Louis Olivétan, cousin et ami de Calvin. " Dans sa préface, Olivétan dit avoir conféré " toutes translations anciennes et modernes, jusque à l'italien et allemand, en tant que Dieu m'en a donné à congnoistre ". Fin connaisseur de l'hébreu, du grec et des langues modernes, Olivétan puise dans un grand nombre de sources et respecte autant que possible le mot à mot, dont il privilégie le sens propre. Par souci de fidélité, il indique par un petit corps typographique toute addition de vocabulaire de sa part. L'apparat critique dans les marges est l'un des plus riches de l'époque. Maintes fois remaniées et révisées dans le siècle par Calvin, Louis Budé et Théodore de Bèze, la Bible d'Olivétan (1535) reparaît avec modifications sous le titre de La Bible à l'Epée (1540), La Bible de Genève (1546), la Bible de Robert Estienne (1553), La Bible de Genève (1559, 1560) et enfin La Bible des pasteurs et professeurs de Genève. Traduire en français, qui était une langue en pleine formation, n'était pas chose facile, même si l'on possédait à fond les langues anciennes. " Faire parler à l'éloquence hébraïque et grecque le langage françois ", c'est vouloir " enseigner le doux rossignol à chanter le chant du corbeau enroué " déplorait Olivétan. Sébastien Castellion (Saint-Martin-du-Fresne, 1515 - Bâle, 1563), opposant à Calvin sur l'affaire Michel Servet, la prédestination, le libre arbitre... se lança dans l'aventure en voulant proposer une traduction non pour les clercs mais pour les gens du commun. Dans l'Avertissement sa Bible nouvellement translatée (1555), Castellion écrit : " Au lieu d'user de mots Grecs ou latins qui ne sont pas entendus du simple peuple, j'ai quelquefois usé de mots François par necessité ". Sa traduction multiplie les néologismes et propose une adaptation partielle de l'orthographe encouragée par Ronsard : Castellion omet plusieurs lettres inutiles telles que le z et le t final, remplace le s étymologique par l'accent circonflexe ; son système est hardi et radical. Même si l'audace du traducteur souleva un tollé dans le milieu calviniste et lui valut d'être traité de " monstre " par Théodore de Bèze, on salue aujourd'hui l'originalité surprenante de la Bible nouvellement translatée de Castellion.

Nous terminons par une autre traduction parmi les langues françaises, celle de Joannes Leizarraga. La première traduction en basque imprimée du Nouveau Testament est celle de Joannes Leizarraga qui publie Iesus Christ Gure Iaunaren Testamentu Berria à La Rochelle en 1571. Des prédicateurs diffusaient auparavant de nombreux passages oralement en vascon. Des traductions antérieures de fragments de la Bible existaient aussi. Leizarraga est né à Briscous vers 1506. Selon Haraneder, il fut prêtre catholique, puis se convertit au calvinisme dans les années 1550-1560. En 1557 il fut nommé ministre d'église. Après avoir traduit puis publié le Nouveau Testament et d'autres textes courts, il s'établit ministre à Labastide-Clairence, où il serait mort entre 1589 et 1601. A Pâques 1559, Jeanne d'Albret, reine de Navarre abjure la religion catholique. En représailles, Philippe II d'Espagne annexe ses terres du sud des Pyrénées. La reine de Navarre s'emploie à diffuser la foi protestante dans ses Etats. Elle envoie des Béarnais à Genève auprès de Calvin. Veuve depuis 1562, la reine fait publié le Nouveau Testament en béarnais en 1563. La traduction de Leizarraga faisait partie de ce plan de diffusion de la réforme. Le synode de Pau en 1564 confie à Leizarraga la traduction du Nouveau Testament, de Prières et du Catéchisme. La traduction du Nouveau Testament était achevée en 1565, et le travail de correction commence la même année. Le livre traduit resta six ans avant d'être édité. Leizarraga se rendit à La Rochelle pour surveiller et corriger les travaux d'impression. Il y dédicaçait l'exemplaire offert à Jeanne d'Albret reine de Navarre : Rochellan Agorrilaren 22. 1571. (A La Rochelle, le 22 Août 1571).

Pour la plupart de ceux qui ont étudié sa traduction, la base du dialecte que Leizarraga utilise est le labourdin, enrichi de nombreuses formes et mots empruntés au bas-navarrais et au souletin. Au sujet de la langue employée, Schuchardt note que " La langue qu'emploie est pour les labourdins et les bas-navarrais au moins aussi lointaine que celle de Luther pour les allemands actuels ". Leizarraga a suivi de très près la seconde version révisée de la traduction d'Olivétan, très proche du texte grec. Cependant, quelques fois, la traduction de Leizarraga suit de très près la Vulgate, lorsqu'elle est plus proche du texte grec que celui d'Olivetan. Elle est aussi marquée par l'emploi de nombreux latinismes. La traduction des textes non bibliques est moins restrictive[4].

 


[1] http://pagesperso-orange.fr/jm.nicolle/cusa/sources/pagesource.htm

[2] (Daniel Olivier, « Le procès Luther 1517-1521 », Fayard)

[3] « Dictionnaire des lettres françaises - Le XVIe siècle », La pochotèque - J'ai lu

[4] http://www.eizie.org/fr/Argitalpenak/Senez/20021001/Zaba2