Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre XX - Le Chevalier d\'Eon      

Charles-Geneviève Déon de Beaumont, né le 5 octobre 1728 à Tonnerre, est plus connu sous le nom de Chevalier d’Eon. Si des doutes au sujet de son sexe sont entretenus par son habitude de porter des habits de femmes, on s’accorde de voir en lui un homme. En effet, c’est un fils qui est déclaré au curé de Notre-Dame de Tonnerre par son père, « conseiller du roy élu en l’élection de Tonnerre, directeur des domaines de Sa Majesté ». Il attire l’attention par un écrit, Essai historique sur les différentes situations financières de la France sous Louis XIV et la régence du duc d’Orléans, publié en 1752, qui le fait entrer au cabinet de l’intendant de la Généralité de Paris, Berthier de Sauvigny.

Succédant, à quelques années près, au mystérieux comte de Saint-Germain, Eon devient bientôt agent du Secret du roi Louis XV qui mène une double diplomatie dans les pays étrangers, avec un représentant officiel et un autre secret. Or, en Russie, le chancelier Bestoujev, tout acquis à l’Angleterre et à la Prusse, fait barrage à la France auprès de l’impératrice Elisabeth dont le coupd d'Etat de 1741 avait été favorisé par l'ambassadeur français, le marquis de la Chétardie (Exideuil). Le roi envoie d’Eon à Moscou, habillé en femme. Celui-ci quitte Paris sous le nom de Lia de Beaumont et, arrivé en Russie, réussit à s’introduire auprès de l’impératrice en devenant sa lectrice. Cachant son sexe et agent secret au service de Louis XV, il était donc doublement secret. Il repart pour la France, en homme cette fois, cachant une lettre d’Elisabeth pour Louis XV dans un exemplaire de l’Esprit des lois. Eon retournera en Russie quelques mois plus tard, se faisant passer pour le frère de Lia pour expliquer la ressemblance avec son précédent personnage. Il parvient à établir un traité en bonne et due forme entre la France et la tsarine.

Une trace de cette mission apparaît dans une lettre de Tercier, secrétaire de Louis XV, écrite en 1763, et qui demande au chevalier d’Eon de procurer à la comtesse d’Ons-en-Bray une robe pareille à celle qu’il revêtit pour aller en Russie. Eon, dans une lettre de 1764, évoquera aussi cette mission en signalant que ses hardes de fille étaient enfermées « dans une grande malle couverte de peau de cheval », en l’hôtel d’Ons-en-Bray à Paris.

Capitaine de dragon pendant la guerre de 7 ans, il se couvre de gloire sur les champs de bataille et reçoit la croix de Saint-Louis. Il fut envoyé en Angleterre en 1762 et contribua à préparer la paix. Il se fait passer pour femme, se faisant appeler Miss Loughlin, Duval, Terry etc. Son beau-frère O’Gorman l’appel indifféremment « Ma chère amie » ou « cher beau-frère ». Des paris sont même pratiqués par les Londoniens. Jean-Jacques Brousson rapporte que le chevalier séduisit la reine Sophie-Charlotte, femme de Georges III, qui, croyant que c’était une femme, lui permet de la revoir, bien qu’il les eût surpris ensemble. Beaumarchais, chargé de mission en Angleterre, réussit à faire signer à Eon un contrat par lequel, pour son retour en France, le chevalier reconnaît être une femme et s’engage à porter l’habit qui sied à sa condition. Il trouve des témoins, messieurs Le Goux et Morande, pour affirmer qu’il est une femme. Mais c’est en habit de dragon qu’Eon regagne sa patrie en 1777, espérant plaider sa cause auprès de la cour. Mais, en 1777 et en 1779, Louis XVI donne des ordres écrits défendant à « Mademoiselle d’Eon » « de paraître dans le royaume sous d’autres habillements que ceux convenables aux femmes ».

Eon repart pour l’Angleterre peu avant la Révolution où il se produira, pour gagner sa vie, dans des exhibitions d’armes qui attiraient un vaste public. Une blessure grave au cours d’un assaut en 1796, l’oblige à se retirer, vivant avec vieille femme, Miss Cole, d’une allocation de 50 livres que lui versait la reine Sophie-Charlotte, femme de Georges III. En 1804, un créancier fit jeter Eon en prison, à l’âge de 76 ans, y restant 5 mois. L’avènement de Bonaparte fait de lui un fervent supporter du Premier Consul, il signera d’ailleurs des vers apologétiques à sa gloire.

Il meurt en 1810 et enterré au cimetière de Saint Pancras au Nord-est de Londres, ayant demandé auparavant de faire graver sur sa pierre tombale les vers suivants :

Nu, du Ciel, je suis descendu,

Et nu je suis sous cette pierre…,

Donc, pour avoir vécu sur terre,

Je n’ai ni gagné, ni perdu.

Le certificat produit par le chirurgien Copeland ne laisse aucun doute sur la virilité du chevalier : « Je certifie par le présent que j’ai examiné et disséqué le corps du chevalier d’Eon, en présence de M. Adair, de M. Wilson, du Père Elysée, et que j’ai trouvé les organes mâles de la génération parfaitement formés sous tous les rapports ». « Le problème est donc résolu : Eon était un homme [1]».

Que des rois l’aient obligé à s’habiller en femme est considéré par certains comme une punition qui répondait à la vénalité du chevalier d’Eon et qui lui faisait perdre toute crédibilité. Celui-ci aurait vendu sa correspondance secrète avec Louis XV aux Anglais. Mais le fait qu’il se travestît encore après la fin de l’ancien régime qui annulait de ce fait les ordres anciens, fait croire à d’autres raisons, même si ses joutes d’épées en habit de femme constituaient une attraction lucrative.

Deon (deon) en grec signifie relier. Tant dans son activité diplomatique que par le port de l’habit de femme, le chevalier d’Eon a contribué à établir un lien. Entre les nations, la France et la Russie, il a permis de recréer, sur un mode interpersonnel, une communication qui avait cessé. Entre la masculinité, voire la virilité dont il fit preuve sur les champs de bataille, et la féminité, il essaie de construire un pont. Ce n’est peut-être qu’un déguisement mais le fait que la « supercherie » ait si bien réussi, prouve que sa féminité s’exprimait ainsi.

 


[1] André Castelot, « D’Eon, chevalier ou chevalière », Historia n° 158, p. 37