Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre XIX - La Bête du Gévaudan      

Les ravages faits par ce que l’on a appelé la Bête du Gévaudan commencent en juillet 1764 à une époque où les populations de la région ont connu des hivers rigoureux, des épizooties qui ont décimé le cheptel ovin, de mauvaises récoltes entraînant une hausse des prix, et la peste en 1729 venant de Marseille. Les autorités religieuses, y voyant un châtiment divin, préparent les esprits à toutes les exagérations.

Jean-Jacques Barloy dans un article de Science et Vie étudia la question à l’aide d’analyse de données informatiques portant sur l’agression de 130 personnes dont 100 furent tuées. Après quelques tâtonnements, une grille de lecture des événements permit d’obtenir des interprétations allant dans le sens d’une intervention humaine.

Il identifie 7 périodes : la première, de la première victime à la fin des agressions dans le Vivarais ; la deuxième, jusqu’à la mise à mort du loup des frères de la Chaumette le 1er mai 1765 ; la troisième, jusqu’à l’incarcération de la famille Chastel en août 1765 ; la quatrième, jusqu’à la mise à mort des loups d’Antoine de Beauterne, le 21 septembre 1765 ; la cinquième, jusqu’à la libération des Chastel ; la sixième, jusqu’à l’installation de la bête au Mont Mouchet ; la septième et dernière, jusqu’à la mort du loup par Chastel, le 19 juin 1767.

Une historienne de Béziers, Madame Aribaud-Farrère, révéla l’existence d’un personnage surnommé « Messire » qui fut un véritable fou sadique. Son départ pour Paris coïncide avec la fin de la deuxième période, avec 65 victimes. Son activité se serait principalement étendue sur la première période qui compte 8 victimes. Il aurait ensuite mêlé ses forfaits avec la famille Chastel qui semble fort impliquée dans le massacre, à moins qu’on ait cherché à leur faire porter le chapeau. En effet, son internement correspond avec les périodes 4 et 5 qui ne comptent que 6 victimes dont les caractéristiques sont très différentes des autres. Les personnes agressées sont le plus souvent blessées, avec des atteintes au visage. Les Chastel avaient été emprisonnés en raison d’une altercation, au mois d’août 1765, provoquée par les accusations du garde Pélissier qui les accusait de l’avoir laissé s’embourber volontairement au risque de sa vie, au cours de laquelle Jean Chastel avait mis en joue le garde.

Non que les Chastel soient une famille de loups-garous, mais peut-être de meneurs de loups ou de bêtes hybrides. La mythologie grecque fournit une origine aux loups-garous. Le tyran d’Arcadie Lykaon dédia un temple à Zeus sur le Mont aux Loups. Le dieu s’invita chez le roi pour le remercier de cette attention, mais on lui offrit au cours du festin les entrailles d’un jeune garçon. Zeus, en colère, métamorphosa Lykaon en loup et frappa sa maison de la foudre. Depuis lors, en Arcadie, tous les 9 ans, on sacrifiait, en l’honneur de Zeus Lycien, un jeune garçon dont on faisait manger les entrailles, par tirage au sort, à un berger qui devait alors suspendre ses vêtements à un arbre, traverser la rivière à la nage, pour devenir loup-garou. Il devait vivre parmi les loups pendant huit années et, s’il s’était abstenu de viande humaine, il pouvait alors retraverser la rivière, reprendre ses habits, et regagner sa place parmi les hommes.

L’intervention humaine est d’autant plus probable que 15 tués sur 100 ont été décapités, ce qui n’est pas habituel chez les loups. De plus lors de l’abattage du loup par Jean Chastel, l’animal marqua un étrange temps d’arrêt. Que les Chastel puissent avoir été des meneurs de loups, semble étayé par un autre exemple datant de 1762. Une famille de Marvejols fut reconnue coupable d’avoir dévaliser des voyageurs à l’aide de loups dressés. Le père et la mère furent pendus, le fils aîné envoyé aux galères.

Si je fais mention de cette affaire, c’est que certains lieux en rapport se trouvent sur les tracés des nonagones. Les frères de la Chaumette, s’apercevant qu’une bête s’en prenait à l’un de leur berger sur leur terre de Saint-Alban, lui tirent dessus et la blessent gravement. L’animal fut poursuivi les jours suivant sans succès, alors que l’on compte une nouvelle victime à Pépinet dans la paroisse de Ventuéjols. Cela marque la fin de la deuxième période qui connut 65 victimes. La troisième période est illustrée par des attaques sur la paroisse de Venteuges et les villages de Meyronnes et de Pommiers.

Le 19 mai 1765, une femme de 50 ans fut dévorée et décapitée à Servilanges, dans la paroisse de Venteuges. La tête ne fut pas retrouvée. Le 22 juin, dans les bois de Venteuges, on montrait à M. Antoine de Beauterne les restes d’une victime. Beauterne prévit une battue dans les forêts de Meyronnes, près de Venteuges, le 11 juillet. Un certain Pailleyre, surnommé Bégou de Pontajou, de la même paroisse, dit avoir aperçu avant l’aube un homme de grande taille s’ébattre dans la rivière près de chez lui, au clair de lune. Surpris, l’homme saute hors de l’eau et se transformant en loup s’enfuit.

C’est dans les bois de Pommiers que la chasse mettra à mort le deuxième loup, le 21 septembre 1765. « Ayant été informé que les loups faisoient beaucoup de ravages dans les bois des Dames de l’Abbaye royale des Chazes, j’ai envoyé, le 18 dudit mois, les sieurs Pélissier et Lacour, gardes chasses, et Lafeuille valet des limiers de la louveterie du roi, avec chacun leurs limiers pour reconnaître les bois de ladite réserve [Le] 21ème jour, lesdits trois valets des limiers et le nommé Berry, valet de chiens, nous ayant fait rapport qu’ils avaient détourné ledit grand loup, la louve et ses louveteaux dans les bois de Pommier, dépendant de ladite réserve, nous nous y sommes transportés avec tous les gardes chasses et 40 […] ; ensuite de quoi lesdits valets des limiers et chiens de la louveterie s’étant mis à fouiller ledit bois, nous François Antoine, ez dits noms, étant placé à un détroit, il me seroit venu par un sentier, à la distance de 50 pas, ce grand loup me présentant le côté droit et tournant la tête pour me regarder ; sur le champ, je lui ai tiré un coup de ma canardière chargée de cinq coups de poudre et de 35 postes à loup et d’une balle de calibre, dont l’effet m’a fait reculer de deux pas ; mais ledit loup est tombé aussitôt, ayant reçu la balle dans l’œil droit et toutes lesdites postes dans le côté droit, tout près de l’épaule ; et comme je criois l’Halaly, il s’est relevé et est revenu sur moi en tournant et sans me donner le temps de recharger madite arme. J’ai appelé à mon secours le sieur Richard, placé près de moi, qui le trouva arrêté à dix pas de moi et lui a tiré dans le derrière un coup de sa carabine, qui l’a fait refuir environ 25 pas dans la plaine, où il est tombé mort. [1]»

Le 14 octobre, toujours dans les bois des Chazes, Beauterne abattait la louve et ses louveteaux. Mais la tuerie se poursuit et il faudra attendre le 19 juin 1767 pour que le carnage cesse, par le tir de Jean Chastel, d’une réputation incontestée d’habile chasseur, sur un loup, comparable à celui de Beauterne, à la Sogne d’Auvert.

L’implication des Chastel dans la tuerie, si elle n’est pas assurée, semble probable comme on l’a vu par la forte diminution du nombre des victimes pendant leur incarcération. « On peut cependant s’interroger sur les motifs qui auraient poussé les Chastel à s’acharner de façon aussi méthodique, aussi scientifique, sur les habitants du Gévaudan. Certains auteurs […] ont rapporté qu’Antoine Chastel avait fréquenté les huguenots du Vivarais. Peut-on trouver dans ces contacts une explication et un mobile ? Imaginer, par exemple, que les huguenots l’auraient incité à tuer des catholiques ? Ce n’est pas une hypothèse dénuée de tout fondement. Pendant longtemps, la Lozère a été ensanglantée par des luttes entre protestants et catholiques. A l’époque de la bête, la guerre des Camisards était encore dans tous les esprits ; en 1752, quelques curés furent mis à mort par des huguenots. Or il n’y eut, semble-t-il, que des catholiques parmi les victimes de la bête. Plus précisément, le « rayon d’action » de celle-ci correspond à peu près à la partie catholique du Gévaudan, débordant à peine sur les zones protestantes du Vivarais, de l’Aubrac et du centre du Gévaudan. Sur cette voie, certains commentateurs sont allés plus loin, découvrant sous l’affaire la main de l’Angleterre. Il est vrai que la presse anglaise exploitait à outrance les crimes de la bête. [2]». En effet dans le Courrier du 26 avril 1765 on peut lire : « Les journalistes anglais s’égaient à notre dépens, mais à l’Anglaise, au sujet de la Bête du Gévaudan. On lit dans une de leurs feuilles du 29 mars, qu’une armée française de 120 000 hommes a été défaite par cet animal qui après avoir dévoré 25 000 hommes et avalé tout le train de l’artillerie, s’est trouvé le lendemain vaincu par une chatte dont il avait dévoré les chatons »[3]. Les relations entre protestants français et l’Angleterre sont anciennes. Le chef camisard Cavalier était devenu major dans son armée.

Messire

Madame Aribaud-Farrère parle donc d'un fou sadique surnommé " Messire ". Voilà ce qu'en dit Alain Decaux : " En 1962, a paru une plaquette, publiée à Béziers, par M. Aribaud-Farrère. Le titre : La Bête du Gévaudan identifiée. L'auteur estime, comme le docteur Puech [en 1910], qu'un sadique sanguinaire s'est dissimulé à la faveur des exploits de la Bête du Gévaudan. Il croit avoir identifié ce sadique. Dans la région, on l'appelait " Messire ". C'était un " méprisable personnage, amateur de toutes les perversions sexuelles, sans cesse à la recherche de plaisirs faisandés… ". Il était le decendant " d'une vielle famille puissante et respectée, originaire du midi de la France ". Son père était " dignitaire de la Couronne ", sa mère " apparentée à la plus haute noblesse du royaume ". L'auteur de la plaquette rappelle les événements étranges qui jalonnent l'histoire de la Bête, les meurtres qu'il est bien difficile de mettre au compte d'un animal sauvage. Ces meurtres- là, c'est " Messire " qui les commettait. […] En 1972, quand je présentais mon émission sur la Bête du Gévaudan, je me suis borné à signaler cette plaquette et à déplorer que l'auteur ne nous livre pas le nom de " Messire ". Quelques jours plus tard, je recevais une lettre bien curieuse. L'auteur m'expliquait pourquoi " Messire " n'avait pas été identifié plus clairement : " Ce nom étant au niveau de l'actualité, il est difficile de dire à certains qu'ils descendent de joyeux loups-garous amateurs de chair fraîche. " j'avais droit, pour mon compte, à ce nom. " Au niveau de l'actualité ", il l'était en 1972, ô combien ! Disons qu'il s'agissait d'une famille touchant de très près au pouvoir. On comprendra que j'observe pour ma part la même discrétion que l'auteur de la plaquette " [4].

Selon M. Aribaud-Farrère, Messire trouvait refuge à l'abbaye de Mercoire, liée à celle, masculine, de Mazan, en Vivarais. Ce couvent cistercien, à 1225 mètres d'altitude et au milieu de la vaste forêt du même nom, existait déjà en 1207 et avait alors cinquante moniales. Au XVème il n'y en avait plus que 15 et sept seulement à la Révolution. Des prêtres et des convers habitaient l'abbaye et servaient les moniales. En 1728, les seize religieuses avaient douze domestiques : boulanger, cuisinier, sacristain, deux bouviers, sept servantes. Le monastère, reconstruit après avoir été dévasté par les huguenots de Merle vers 1578, fut ravagé par un incendie criminel en 1773. L'abbaye fut fermée en 1792 et vendue, avec son domaine, comme bien national, pour 60 000 livres. Les bâtiments servent aujourd'hui d'établissement agricole.

Messire avait-il de la famille à Mercoire, ce qui expliquerait l'accueil qu'il lui y était fait ? Les religieuses venaient des meilleures familles de la région. Les barons de Randon, les Châteauneuf-Randon, les Morangiès aidèrent l'abbaye et lui donnèrent nombre de leurs filles. En 1689, il y avait l'abbesse Hélène de Reversat de Celets, les sœurs Françoise d'Yssarn de Fraissinet, Marie du Goys, Marie, Charlotte, Louise et Catherine de Morangiès, Magdelaine et Louise Hyacinthe de Chastel de Condres, Marie et Anne de Maubec de Briges, Jane Danis, Anne de Grèses. Au XVIIIème, on compte Catherine et Anne de Chastel de Condres comme abbesses de Mercoire, toute deux nées vers 1700. Francoise d'Agrain, (1694 - ?) et Marie d'Agrain (1701 - ?) furent religieuses à l'abbaye après une autre d'Agrain, Louise (1574 - ?) au XVIème siècle.

Les Agrains sont particulièrement concernés par l'affaire de la Bête puisque la première victime, Jeanne Boulet - 14 ans -, tuée par le monstre, à 3 lieues de Langogne le 3 juillet, était originaire des Hubas, près de Saint-Etienne de Lugdarès. Or Les Hubas sont le siège de la famille des Agrains des Hubas.

Cela se situe dans le Vivarais aux confins du Gévaudan. Une lettre du syndic du Vivarais fait état de neuf personnes dévorées depuis le mois de mars 1764 par " une bête féroce, qui rôde dans nos montagnes du Vivarais ". Donc bien avant le début juin où une femme de Langogne fut attaquée par la Bête alors qu'elle gardait ses vaches.

Dans le Vivarais, une autre famille assez puissante est apparue dès 1325 à Chassiers (Ardèche) : les Chalendar. Ils essaimeront à Saint-Laurent-les-Bains, dans le Velay et en Lorraine. Les Chalendar de Saint-Laurent sont alliés aux Agrains, par le mariage d'Anne d'Agrain, (1662-?) avec Jean de Chalendar dont la mère était Marie de Chastel de Châteauneuf, elle même fille de Marie de Goys, peut-être religieuse à Mercoire en 1689 (ou une homonyme ?). Une Louise de Chastel de Chateauneuf épouse Christophe de Chastel de Condres en 1653. Châteauneuf et Condres, dont des filles furent abbesses de Mercoire au XVIIIème, doivent donc être des branches de la famille de Chastel.

La piste Bettencourt (on ne prête qu'aux riches)

Selon Decaux, le descendant de Messire se fit remarquer dans les allées du pouvoir en 1972. Chaban- Delmas qui démissionne du poste de premier ministre, Messmer qui lui succède, Pompidou, le président ? Pourquoi pas André Bettencourt (Saint-Maurice-d’Etelan, 1919) dont l'arbre généalogique remonte aux Chalendar du Velay.

Claude-Joseph de Chalendar des Crozes (1716-1771), fils aîné de Jean François de Chalendar et Marie de Vernes fut marié à Jeanne Forel de Merceron de la Mure, originaire de la paroisse de Satillieu qui lui apporta une fortune considérable. Il fut seigneur du Chambonnet, de Montchaud, secrétaire du roi, maison et couronne de France. 7 enfants son issus de cette union (1744) : Charles-Claude-Joseph, Jean-Louis, Jean-François- Mathieu, Jean-Baptiste-Marguerite, Jeanne-Marie, Jeanne-Françoise et Marie-Fidèle Cunégonde. Charles-Claude-Joseph de Chalendar, fils aîné de Claude-Joseph de Chalendar devient sous-lieutenant au régiment d'Auvergne (Royal Auvergne) et meurt à la bataille de Kassel en 1762, pendant la guerre de 7 ans. Le second fils Jean-Louis de Chalendar, né le 28 septembre 1746, décède à l'âge de 14 ans. Le troisième, Jean-François-Mathieu, né à Cornillon (Ardèche) en 1747 deviendra chef de famille en 1772. L'ancêtre de Bettencourt Jean-Baptiste- Marguerite de Chalendar est le quatrième fils et naquit le 16 avril 1751. Il épouse Marie-Thérèse de La Barthe. La naissance de Jean-François à Cornillon en Vivarais, montre que la famille était mobile et ne se cantonnait pas au Velay.

André Bettencourt fait partie d'un groupe de jeunes gens, résidant à l'internat des pères Maristes (104, rue de Vaugirard à Paris), fréquentant les chefs du complot de la Cagoule et se joignant à certaines de leurs actions sans pour autant adhérer formellement à l'OSARN (Organisation secrète d'action révolutionnaire nationale). En fait partie Pierre Guillain de Bénouville, Claude Roy, François Mitterrand. Robert Mitterrand, frère de François, épouse la nièce d'Eugène Deloncle, financé par le patron de l'Oréal, Eugène Schueller, Celui-ci avait regroupé atour de lui Aristide Corre, Jean Filliol, Jacques Corrèze, bientôt rejoints par Gabriel Jeantet, François Méténier et le docteur Henri Martin pour former l'OSARN à la suite des vaines émeutes antirépublicaine de 1934. Certaines cellules du complot, dont les Chevaliers du glaive, dirigés à Nice par Joseph Darnant et François Durand de Grossouvre, adoptent un costume inspirés du Klu Klux Klan, ce qui vaudra à l'OSARN le sobriquet de " La Cagoule ".

Une tentative de coup d'état échouera en 1937, mais le gouvernement Daladier reculera sans procéder l'épuration nécessaire de l'armée devant l'ampleur du noyautage effectué par l'OSARN. Arrive l'occupation. Une partie des cagoulards se retrouveront à Londres tandis que la majorité collaboreront. André Bettencourt devient le patron français de la PropagandaStaffel. Il est placé sous la triple tutelle du ministre de la propagande, Joseph Goebbels, de la Wehrmacht et de la Gestapo. Il a la haute main sur toutes les publications françaises, qu'elles soient collaborationnistes ou nazies. Il dirige lui- même La Terre Française, une publication explicitement nazie destinée aux familles rurales, qui préconise la rééducation des intellectuels décadents par le retour forcé à "la terre qui ne ment pas". Il y emploie l'agronome René Dumont. Par ailleurs, Bettencourt offre régulièrement les colonnes de ses journaux à Schueller et écrira lui-même dans la Terre Française : " Les juifs, les pharisiens hypocrites n'espèrent plus. Pour eux l'affaire est terminée. Ils n'ont pas la foi. Ils ne portent pas en eux la possibilité d'un redressement. Pour l'éternité leur race est souillée par le sang du juste. " C'est ce que l'on peut lire le 12 avril 1941 sous sa plume. Et le 11 octobre de la même année : " La dénonciation serait-elle un devoir ? Oui, dans la mesure où celle-ci sert la collectivité. " Sentant le vent tourné après Stalingrad, il se rapproche de son ami François Mitterrand qui exerce diverses fonctions à Vichy où il partage son bureau avec Jean Ousset, le responsable du mouvement de jeunesse de la Légion française des combattants de Joseph Darnand. Ils seraient alors entrés en résistance au sein du mystérieux Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD). À la Libération, les cagoulards de Londres sauvent les cagoulards de Vichy. Grâce au témoignage d'André Bettencourt et de François Mitterrand, Eugène Schueller devient résistant et échappe à l'épuration. En reconnaissance, Mitterand est nommé directeur du magazine Votre Beauté et Bettencourt rejoint la direction du groupe. Avec l'aide de l'Opus Dei, Henri Deloncle, le frère d'Eugène fondateur de la Cagoule, développe L'Oréal-Espagne où il emploie Jean Filliol. Jacques Corrèze devient patron de l'Oréal-Etats-Unis. L'Opus Dei en France, politiquement dirigée par Jean Ousset, reprendra le bureau d'André Bettencourt à la PropagandaStaffel pour en faire une de ses résidences et s'installera dans l'immeuble qu'occupait Robert Mitterrand rue Dufrenoy.[5].

Cerise sur le gâteau, André Bettencourt épouse Liliane, la fille unique d'Eugène Schueller en 1950. Sa fille Françoise épousera Jean-Pierre Meyers.

Il crée en 1945 le Journal Agricole, pour les anciens lecteurs de La Terre Fançaise. Plusieurs fois député, maire, conseiller général, il est nommé secrétaire d'État à l'Information (1954-55), poste créé par son ami François Mitterrand, en 1948. Sa carrière se poursuit sous de Gaulle et Pompidou : secrétaire d'État aux Transports en 1966-1967, secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 1967-1968, ministre des Postes et des Télécommunications en mai-juillet 1968, ministre de l'Industrie en 1968-1969, ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé du Plan et de l'Aménagement du territoire de 1969 à 1972, chargé de l'intérim du ministre des Affaires culturelles d'octobre 1969 à janvier 1971 puis ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères en 1972-1973. Bettencourt et Mitterand sont inséparables, au point qu'en 1986 lorsque Mitterrand devenu socialiste et président de la République doit cohabiter avec une Assemblée de droite, il sera tenté de prendre André Bettencourt comme Premier ministre.

Un piste collatérale

Toujours en rapport avec les Chalendar, l'hypothèse des Chalendar de Saint-Laurent, qui auraient été considérés par erreur comme les ancêtres de Bettencourt part d'une comptine : Monsieur de Saint-Laurent.

Monsieur de Saint-Laurent,

La canne en argent,

Le bouton doré,

Qu'avez-vous mangé ?

- J'ai mangé un œuf,

La moitié d'un bœuf,

Quatre-vingts moutons,

Autant de chapons ;

J'ai bu la rivière,

Et j'ai encore faim !

- Monsieur de Saint-Laurent,

Vous êtes un gourmand !

M. de Saint-Laurent est un goinfre avec une canne en argent. Ce métal est devenu un poncif dans la légende des loup-garous. Jean Chastel tua le troisième "loup" avec une balle en argent bénite à Notre-Dame d'Estours. C'est sans doute depuis lors que la légende veut que l'on se débarrasse des loup-garous avec des projectiles en argent. La canne en argent a connu une certaine postérité dans le film Le Loup-Garou (The Wolf Man) de George Waggner et servira d'arme fatale contre son propriétaire, Larry Talbot, infecté par un loup-garou. Stephen King s'est emparé de cet accessoire dans Storm of the Century. Le scénariste du Loup-Garou, Curt Siodmak, s'est inspiré de l'épisode de la version scénique montée par Thomas Sullivan du roman de Stevenson, The strange case of Dr Jekyll and Mr Hyde, où Hyde frappe à mort un vieil homme, Sir Danvers Carew, avec sa canne. Est-ce une coïncidence si Robert Louis Stevenson (Edimbourg, 1850 - Île Tuamotou, 1894) traverse en 1878 les Cévennes du Monastier-sur-Gazeille à Saint-Jean du Gard en passant par Pradelles, Langogne, la forêt de Mercoire, Cheylard-L'évêque, Saint-Laurent-les-Bains ? Parlant de la Bête du Gévaudan, il la surnomme "Le Napoléon Bonaparte des loups" et "Bonaparte des Loups, dévoratrice d'enfants", « qui revient sur tous les tons au fil du récit et du voyage, sur le mode humoristique ou sur le mode diurne terrifiant qui rejoint les archétypes de la légende et du conte. » (Jean Courrier, préface aux Voyages avec un âne dans les Cévennes, De Borée, p. 12). Sachant que se prendre pour Napoléon est signe de folie... Le dédoublement de la personnalité, argument du roman de l'auteur écossais, explique aussi le phénomène du loup-garou ou plutôt de la lycanthropie. Hyde a justement un côté loup-garou : « Tandis que la main que je voyais à présent, reposant à demi-fermée sur le drap de lit, et que je distinguais clairement dans la lumière jaunâtre du matin de Londres, était maigre, noueuse, osseuse, grisâtre, et toute couverte de poils noirs » (Robert Louis Stevenson, Docteur Jekyll et Mister Hyde, traduit par B.-J. Lowe, Nathan, p. 130).

Si un prénom peut déterminer d'une vie, celui de Christophe est particulièrement chargé de signification. Un Actes des apôtres, les Contendings of the Apostles, probablement traduit en Ethiopien, au quatorzième siècle, à partir de matériel copte et arabe, prétendait décrire les Actes d'André et de Barthélémy chez les Parthes, une nation pentecôtiste qui - comme le démontre le livre évangélique arménien en 1262 - était suffisamment étrangère au monde chrétien médiéval pour être considérée comme monstrueuse. C'est là que les deux Apôtres rencontrèrent un géant cannibale appelé Abominable. Comme son nom le suggérait, il était terrifiant à voir, " quatre coudées de haut, son visage ressemblait à la gueule d'un grand chien, ses yeux étaient comme des lampes dont le feu brûle, ses dents étaient semblables aux défenses d'un sanglier ou aux dents d'un lion, les ongles de ses mains ressemblaient à des faucilles, ceux de ses orteils étaient pareils aux griffes d'un lion, ses cheveux tombaient plus bas que ses bras tels la crinière d'un lion et toute son apparence était affreuse et terrifiante "[6].

Saint Christophe, saint patron des voyageurs, bien que le fait qu'il fut une Tête-de-Chien avait été, discrètement, expurgé des versions de sa vie qui circulaient en Occident. L'une des versions de son histoire, très populaire dans la tradition chrétienne orientale, reprend chaque détail de l'épisode de l'Abominable qui se trouve dans les Contendings of the Apostles : lorsqu'il naquit, Christophe était un Tête-de-Chien païen, dénommé Réprobus. Comme Abominable, il regrettait sa nature bestiale. Converti au christianisme, il alla prêcher en Lycie où il fut martyrisé. On le fouetta avec des chaines de fer, on lui mit sur la tête un casque rougi au feu, on le rôtit sur un banc de fer en l'arrosant d'huile bouillante. Pendant ce temps il proclamait " Par la vertu de Jésus-Christ, je ne sens point tes tourments. " On tira sur lui un million de flèches : pas une seule ne l'atteignit. Cela rappelle l'invincibilité de la Bête qui se relevait après chaque impact de balles. Le bourreau de Christophe perdit un oeil par rebond d'une flèche mais fut guéri avec le sang du saint. Encore un rapport avec la chasse de la Bête, lorsque M. Antoine de Beauterne tire une balle dans l'oeil d'un des "loups" qui se relève encore aussitôt. Finalement Christophe fut décapité.

Pas uniquement en orient mais aussi en Angleterre et en Irlande, Christophe a l'apparence bestiale. Dans le Old English Martyrology, Christophe faisait encore partie du peuple cannibale à tête de chien. Ses dents étaient aiguisées et ses yeux brillaient comme l'étoile du matin (étoile appelée Lucifer chez les Romains). Fraser a publié en 1913 dans Revue Celtique une passion irlandaise de saint Christophe, tirée de deux manuscrits du début du XVème siècle le Leabhar Breac et le Liber Flavus Fergusiorum. Selon ses manuscrits, Christophe était, comme chez les chrétiens d'orient, une Tête-de-Chien qui ne pouvait articuler un langage humain et était indigné des persécutions des chrétiens. Aussi il pria pour obtenir l'éloquence et convertir leurs bourreaux [7].

Il ressemblait au monstre lupin portant le nom de Grendel dans le poème Beowulf, et faisait écho aux animaux conducteurs des âmes dans l'autre monde. Les monstres lupins, ou loups-garous, portent le nom de wearg ou wearh en ancien anglais, termes qui proviendraient du mot germanique warg issu de l'indo-européen *wergh par l'intermédiaire du germanique *wargaz. Dans la Loi salique franque, les dépouilleurs de cadavres sont appelé wargus [8]. Or ne trouve-t-on pas un comte Vargas dans l'affaire de la Bête ? " As with all good monster murder mysteries, there has to be the wicked aristocrat solution. In one case the murderer was supposed to have hidden among the nuns of the Cistercian abbey of Mercoire, which is now a farm The abbess was thought to have taken contributions for hiding fugitives. Some documents mention a name - Count Vargo or Vargas - as being a werewolf or having other connection with the La Bête story. A human solution to the La Bête mystery is unacceptable to most serious students of the subject but perhaps he really did exist[9]. " Ce comte, n'est-il qu'une invention, si c'était le cas, elle serait savante. Warg désigne en dernier ressort un hors-la-loi qui à le comportement d'un loup de part sa sauvagerie.

Saint Christophe, le passeur, marque le passage du paganisme au christianisme, de la bestialité à la civilisation. Le loup-garou de La Bête du Gévaudan incarne la révolte contre le christianisme, renversant l'évolution de saint Christophe, 30 ans avant la Révolution française et sa politique de déchristianisation. D'autant que saint Christophe est le patron des portefaix (!), nom même du petit Jacques qui avec 6 autres enfants, mit en déroute la Bête, le 12 janvier 1765.

Le gouverneur militaire de la province de Languedoc, Jean-Baptiste de Morin, comte de Moncan, envoya l'ordre à M. Duhamel, capitaine aide major des Volontaires de Soubise à Clermont, de se transporter avec quatre compagnie de ses dragons à Saint-Chély où ils arrivèrent le 5 novembre et où Duhamel tint conseil avec les tireurs les plus réputés de la région : MM. de Saint-Laurent et Lavigne. Ce M. de Saint-Laurent est probablement un membre de la famille du Cayla de Saint-Laurent dont un représentant, Marc Antoine, né peut-être en 1759, fut maire de la commune de Saint-Chély. Les battues et les chasses commencèrent le 20 novembre. " Le soir même, Duhamel dépistait la Bête au bois de Chazot. Elle se sauvait. Pendant plus d'un mois, de toutes ces chasses, le capitaine des dragons rentrera bredouille. On eût dit que la Bête savait quand il allait chasser ".

Les Volontaires de Soubise sont un régiment fondé en 1762. Il succède aux Volontaires de Würmser, corps levé, la même année, avec quelques éléments originaires des frontières de la Slavonie puis autrichiens, ayant combattus les français en Alsace durant la guerre de sept Ans. Les Volontaires de Soubise forment en 1763 une légion à quatre escadrons. Ils deviennent la 6ème Légion de Soubise en 1766. En 1779, on retrouve ces quatre Escadrons de volontaires qui depuis 1776 étaient répartis dans les régiments de Dragons, sous l'emblème du 5ème Régiment de Chasseurs à Cheval. Celui-ci reçoit le 8 août 1784 le nom de Chasseurs du Gévaudan. En 1788, sous l'impulsion du Comte de Brienne, ceux-ci prennent le titre de " Chasseurs de Normandie ". Enfin, en 1791, ils prennent le nom de 11ème Régiment de Chasseurs à Cheval qui, jusqu'en 1815, va participer presque sans interruption à toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire.

Si des soldats de langue germanique avaient subsisté chez les Volontaires de Soubise, cela pourrait expliquer l'origine du nom de Vargas (le loup) attribué au fameux Comte.

Chrétien-Louis Würmser entre dans l'armée en 1726 comme enseigne au régiment d'Alsace (infanterie) il gravit successivement tous les échelons de la hiérarchie militaire. En 1752 il tient rang de colonel en second. Employé à l'Armée d'Allemagne sous le maréchal de Soubise en 1758, il est d'abord inspecteur général des régiments d'infanterie allemands au service de la France grâce en partie à sa connaissance de la langue allemande. Il reçoit ensuite le commandement des troupes avec lesquelles il enlève Francfort le 2 janvier 1759. Ce coup d'éclat lui vaut le grade de maréchal de camp, puis en 1762 il reçoit le brevet de lieutenant général et le titre d'inspecteur des troupes en Alsace. Commandant en second de la province d'Alsace, Chrétien-Louis meurt à Paris le 30 mars 1789.

Charles de Rohan-Soubise entame une fulgurante carrière. De mousquetaire gris à 17 ans, il devient maréchal de camp à 28. Aide de camp, intime de Louis XV et protégé de madame de Pompadour, il participe à la bataille de Fontenoy en 1745. En 1756, l'Autriche déclenche la guerre de Sept Ans pour reprendre la Silésie à Frédéric II de Prusse. Le prince de Soubise est battu par les Prussiens à Rossbach en 1757. Il prend sa revanche en 1758 à Sondershausen et à Lutzelberg et reçoit en récompense le titre de maréchal de France, ministre d'état, pair, capitaine et lieutenant général des provinces de Flandre et de Hainaut. En 1761, Soubise commande l'armée du Rhin qui compte 110 000 hommes. Il bat Brunswick à Joannisberg en 1762. La guerre se termine par le désastreux traité d'Hubertsbourg. Soubise devient un favori de la nouvelle maîtresse du roi, Madame du Barry. En 1774, Louis XVI confirme Soubise dans son poste de ministre d'État. Libertin, le prince de Soubise recevait de Voltaire depuis Ferney des exemplaires de libelles irréligieux.

Quelques hommes qui ont été Volontaires de Soubise et ou qui auraient pu l'être : Claude Antoine Roussel, frère du célèbre Cadet Roussel qui est un personnage historique, né à Orgelet en 1741, était dans la Légion de Soubise en garnison à Tournon dans le Vivarais en 1773, et pouvait donc être Volontaire quelques années plus tôt ; François-Joseph Drouot, dit Lamarche, (Wisches, 1733 - Sarrebourg, 1814), capitaine commandant aux dragons du corps de volontaires étrangers de Würmser ; Jean-François Berryer (Lyon, 1741 - 1804), cornette chez les dragons dans les Volontaires de Soubise, qui, le 21 janvier 1793, pendant l'exécution de Louis XVI, fera battre le tambour pour couvrir la voix du roi qui proclamait son innocence. Il s'était engagé à 13 ans en 1751, s'embarquant plus tard avec l'escadre française de l'amiral de la Galissonière qui transportait les 12000 hommes du maréchal de Richelieu pour Minorque qui sera occupée par les Français en 1756 jusqu'à la fin de la guerre de Sept Ans. Notons que le Comte Jean François Charles de Morangiès, membre de l'expédition, quitta Minorque au printemps 1763, pour rejoindre son chateau de Villefort, non loin de Langogne.

Nous trouvons donc un Christophe de La Mothe de Chalendar de Saint-Laurent, né vers 1730, et marié le 10 février 1756 avec Gabrielle de Vire du Liron de Montivert qui réaménagera le château de Montivert à Saint-André-en-Vivarais, sans descendance. La date du 10 février a un léger écho dans la traque de la Bête du Gévaudan. A partir du 7 février 1765, il y eu plusieurs chasses menées par le capitaine Duhamel. Ce 7 février, une chasse générale est menée par un temps calme et froid, la région étant couverte de neige. Vers dix-onze heures, la bête est aperçue par les hommes de Prunières et rejoint la Truyère où les gens du Malzieu, qui étaient restés chez eux, devaient se trouver. La trace de la bête est alors perdue puis retrouvée vers 13 heures. Un paysan tire et la touche. La bête se relève et s'enfuit. Le 9 février, une petite de Mialanette, près du Malzieu est agressée, le monstre lui emporte la tête dans un bois. Le dimanche 10, une chasse particulière de dix-sept paroisses ne trouve aucune trace de la bête. Le lundi suivant, une autre chasse générale par temps de tempête de neige a le même résultat. Les dragons tenus en échec retournèrent définitivement tenir garnison à Pont-Saint-Esprit.

Le 10 février est le jour de la fête de sainte Austreberte de Pavilly (630 - 704), connue pour le "Miracle du Loup". Sainte Austreberthe et ses religieuses blanchissaient les linges de sacristie de l'Abbaye de Jumièges près de Pavilly. Un âne avait été dressé pour transporter seul le linge d'un monastère à l'autre. Un jour, l'âne fut dévoré par un loup sur le trajet. Sainte Austreberthe apparut, et condamna la bête à remplacer l'âne. Le loup s'exécuta jusqu'à la fin de sa vie avec humilité. Cette légende serait à l'origine de la fête du Loup Vert à Jumièges célébré le 23 juin, la veille de la Saint-Jean. Une étymologie de Loup Vert donne Loup Garou, Vert venant de were, homme dans une langue scandinave (voir werewolf). Notons qu'après le nettoyage du linge, il est plié comme furent pliés les vêtements de certaines victimes de la Bête.

Les tueurs en série pratiquent leur hobby parfois chez eux, ou près de chez eux et donc ne commencent pas toujours loin du domicile avant de s'en rapprocher comme j'ai pu le lire. Par exemple Wenxian Lee (Chine), Francisco de Assis Pereira (Sao paulo, Brésil) ou aux Etats-Unis Henry Louis Wallace, Arthur Bishop et John Wayne Gacy, condamné à la peine capitale en 1980 pour 33 assassinats d'adolescents [10].

Primarette

Dans l'année 1765, une bête sévit à Givry-en-Argonne et s'attaqua à quelques enfants dont le petit Faucquenel âgé de 12 ans.

Le curé Favre de la paroisse de Primarette tenait, jusqu'à sa mort en 1764, ses registres dans lesquels il mentionne dans les années 1747 - 1752 des agressions d'enfants par des " loups " :

" l'an 1747 et le 23 may, mardi de Pentecôte pendant l'office de Vêpres, un loup carnacier prit l'enfant de françois malarin à la porte de sa maison en présence de sa mère qui ne put le lui arracher des dents […] 6 juin 1747 a été enseveli dans le cimetière joseph Fournier qui fut égorgé par un loup, âgé de 13 ans environ […] 24 octobre 1747 mathieu roux âgé de cinq ans quatre mois environ fut emporté par un loup sans qu'on n'ay trouvé aucun vestige de son corps, ainsi l'ont certifié le père et la mère dudit enfant […] 1748 benoîte pichon âgée de deux ans et six mois environ, fille légitime de ferréol pichon et marie duplan fut emportée par un loup sans qu'on aye put appercevoire aucun vestige de son corps […] Le 23ème janvier 1749, a été ensevelie dans le cimetière marie peiron qui fut dévorée par les loups le jour précédent, et dont on n'a trouve que quelques restes de son corps […] Le 14 may 1751 a eté enseveli dans le cimetière le reste du corps de jeanne servonat qui a été dévorée par un loup le jour précédent âgée de quatre ans et trois mois environ […] Le 15 may, jour de l'ascension on alla en procession au bois maret pour bénir la Croix ditte de bon rencontre qu'on planta près la maison d'étienne goubet, et on fit l'exorcisme contre les loups et autres bêtes féroces qui dévoroient les enfans. De là on revint par le bois pour bénir la Croix que guillaume peiron le tuillier avait planté près de sa maison a l'entrée du bois lieu dit: chemin des mulets pour être préservé de ces animaux. On a nommé cette croix, la croix de St Vincent. "

L'étude de ces événements, ajoutés à d'autres, par Joisten, Chanaud et Joisten, a permis de définir ce que l'on appelle le " complexe de Primarette " ou le loup-garou sbire des seigneurs verriers.

Dans le registre de 1747, le curé écrit : "Les loups carnaciers ont dévoré trois enfans dans Primarette, on croit plus probablement que ce sont des loups-garoux à qui les curés donnent permission de faire semblables chasses pour fournir aux verreries, rien n'est capable de leur oter cette sotte crédulité ". En 1749, deux " députés " de la paroisse porteront cette accusation jusque devant l'archevêque de Vienne, ce dernier soutiendra le curé et condamnera les deux hommes à faire amende honorable et à s'humilier ainsi devant toute la paroisse. Les libérous " parcouraient en tous sens les communautés et paroisses voisines [de Lieudieu] pour racler la partie la plus charnue des chrétiens et y trouver la graisse indispensable, croyait-on, à la bonne fabrication du verre de Chambarand ". A Pommier-de-Beaurepaire, en novembre 1980, Charles Joisten recueillait le témoignage selon lequel on faisait des verres avec la graisse des enfants. Le complexe de Primarette est une constellation de croyances, un système explicatif unique en France. Il faut aller dans les Andes pour voir de telles légendes se développer, où des égorgeurs sous la formes de frères mendiants prélevaient la graisse des Indiens pour donner un son meilleur aux cloches des monastères. Cette explication est tout à fait différente de l'explication donnée dans les Alpes de Savoie et du Dauphiné, où le loup-garou n'est pas un sbire déguisé des seigneurs, mais un possédé qu'on délivre par la charité : le don du pain. Au delà de la Révolution, et quelques années auparavant, du soutien à Mandrin, l'antifiscalisme viscéral de cette partie de la province hébergera en 1969 la naissance du mouvement de Nicoud (le CID- UNATI) et donnait toujours, avec le Nord-Isère, les plus forts pourcentages de votes lepénistes du département.

Dans un "temps des seigneurs", immémorial, auraient existé des lutins familiers, les servans établis dans les meilleures maisons du canton. La distribution géographique de ces lutins seigneuriaux correspondrait aux lieux ayant subi au XVIIIème siècle les plus fortes charges seigneuriales. Dès 1673, les registres paroissiaux de Sainte-Anne-sur-Gervonde signalaient la première dévoration d'une fillette par " un loup-garou très carnassier ", " proche le bois appelé la Verrière Ferron ". De fait, jusqu'à présent seul l'archiviste et historien du Dauphiné, Vital Chomel, a su rappeler l'intérêt des documents Joisten pour les " états d'âme " révolutionnaires de cette contrée : ". Bien que l'institution seigneuriale se doive caractériser en Dauphiné par un aspect partout présent, à savoir la forte prédominance des redevances en nature dans les droits seigneuriaux, c'est dans le Viennois que la Grande Peur s'acheva en une insurrection antinobiliaire d'envergure. […] La difficulté des rapports entre seigneurie et exploitations paysannes dans cette aire particulièrement sensible aux phénomènes d'endettement rural et de transferts fonciers, ne peut que frapper l'historien. Une précoce dégradation de la communauté rurale perceptible dès les révisions de feux exécutées au XVème siècle, l'acuité des problèmes liés à la cadastration des terres pendant le long Procès des Tailles [1595-1639], l'offensive seigneuriale de la seconde moitié du XVIIIème siècle contre les communaux, la rancœur de la mémoire populaire contre le temps des seigneurs, perceptible jusqu'aux années qui précédèrent la Grande Guerre, constituent autant de jalons à prendre en compte " (Chomel, 1988, p. 192).

Charles Joisten tenait pour caractéristique des mentalités du Bas-Dauphiné une attitude anti- féodale et anti-cléricale : "Ainsi, à Septème, […] cette histoire tout à fait extraordinaire de loups-garous qui sont envoyés par le seigneur pour terroriser les pauvres gens…" " Récit du même ordre que celui recueilli dans la commune voisine de Saint-Just-Chaleyssin, où les liberous étaient des gens, habillés d'une peau de veau, que le seigneur " envoyait " pour faire le mal. On ne pouvait les tuer que d'une balle bénite. Mais dès lors qu'on s'adressait au curé pour faire bénir ses balles, celui-ci vous dénonçait au seigneur. Ce phénomène de croyance se déploie sur une géographie socio-économique liée à la question "Qui possède la terre? La noblesse contrôle de 15 à 40 ou 45 % du sol, dans les massifs pré- alpins, depuis la Chartreuse jusqu'aux Baronnies, dans les vallées de la Durance ou du Buëch, dans la moitié amont de la vallée du Drac, du haut Champsaur à la Matésine, et encore dans les plaines méridionales de Montélimar et du Tricastin ; position dominante de l'aristocratie, enfin, avec des quantums qui s'élèvent de 45 à 55 ou 60 %, dans un troisième vaste ensemble qui s'étend à l'ouest depuis la plaine de Valence jusqu'aux portes de Lyon et qui englobe aussi les plateaux du Bas-Dauphiné, la basse vallée du Drac et le Grésivaudan. Enfin pour le Dauphiné, il faut rappeler que l'implantation foncière de la noblesse est " faible (moins de 10 % du sol) et parfois insignifiante dans les hauts massifs du sud-est de la province - Briançonnais, Taillefer, Oisans et Queyras ". La lecture qui s'impose est donc que la corrélation s'arrête aux quantums des "dominants" [50-60%] pour les croyances antiseigneuriales aux loups-garous [à l'homme sauvage nuiton] (et à la Châtelaine ogresse), tandis qu'elle continue jusqu'aux quantums "solides" [10-40%] pour celles à l'esprit domestique ", cette influence disparaissant pour les quantums "faibles" [11].

 


[1] Abbé François Fabre, « La bête du Gévaudan », Lacour éditeur, p. 135-137

[2] Jean-Jacques Balroy, « La bête du Gévaudan soumise à  l’ordinateur », Science et Vie n° 753

[3] Abbé François Fabre, op. cit., p. 83

[4] Alain Decaux, « Alain Decaux raconte... La Bête du Gévaudan », Laurence Olivier Four, pp. 130-132

[5] www.local.attac.org/40/article.php3?id_article=295

[6] Adam Douglas, « Loup-garou qui es-tu ? », Zelie, pp. 159-160

[7] www.ucc.ie/milmart/chrsirish.html

[8] www.indigogroup.co.uk/edge/hellhnds.htm

[9] gevaudan3.tripod.com/

[10] www.tueursenserie.org

[11] Christian Abry et Alice Joisten, in Etres fantastiques des régions de France, Actes du colloque de Gaillac