Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre XIV - Anne Boleyn      

La fortune des Boleyn remonte à celui qui portait alors le nom de Bullen et qui s’enrichit dans le commerce de la soie et de la laine et devint Lord-Maire de Londres. Il épousa une fille de Lord Hoo et Hastings. Son petit-fils, Thomas, prit comme femme Elizabeth Howard, fille du duc Norfolk qui lui donna des enfants, dont trois atteignirent l’âge mûr : Marie, George et Anne. Thomas Boleyn fut nommé en 1512 auprès de Marguerite d’Autriche à Bruxelles où il fit venir sa fille Marie comme demoiselle d’honneur. Puis il fut envoyé en mission en France, accompagnant Marie Tudor, fille de Henri VII, qui venait d’épouser Louis XII, emmenant avec lui sa fille qui resta auprès de la nouvelle Reine Claude, après la mort du roi. Nommé ambassadeur en France en 1517, il eut la permission de placer son autre fille, Anne, âgée de 11 ans, à la cour de François Ier. Elle aurait vécu, jusqu’à l’âge de 15 ans, dans le château de Briis-sous-Forges, chez des précepteurs, les sieurs du Moulin, qui possédaient aussi le château de Servon dont à propos on dit la même chose. Marie Boleyn, fille au tempérament liant, fut traitée par les Français de ribaude, et perdit sa réputation. Rentrée en Angleterre en 1520 avec la suite du Camp du Drap d’Or, elle attira l’attention de Henri VIII qui en fit sa maîtresse jusqu’en 1526 et qui « récompensa » le père en le nommant trésorier et en lui attribuant intendances et titre de noblesse.

Anne, de retour en Angleterre en 1522, tomba amoureuse de Percy, fils du duc de Northumberland, alors qu’Henri VIII voulait la marier avec un Irlandais. La séparation fut déchirante, mais Anne refusa le mariage qu’on voulait lui imposer. Le poète Thomas Wyatt, attiré par elle, céda le pas à Henri VIII qui pensait en faire sa maîtresse dès 1526. Catherine d’Aragon, sa femme, ne lui avait donné qu’une fille. Le roi d’Angleterre espérait fortement un garçon afin d’assurer la dynastie des Tudor. Le mariage espagnol était rentré dans un jeu d’alliance contre la France, avec l’empire qui était dirigé alors par le neveu de Catherine, Charles Quint. Après le désastre de Pavie, où François fut fait prisonnier en 1525, l’empire n’avait plus besoin de l’Angleterre. Le ministre des affaires étrangères du roi d’Angleterre, le cardinal Wolsey, même s’il avait été écarté de la succession papale en 1522 par Charles Quint, tenait cependant à cette alliance qui avait été le pivot de la politique de l’Angleterre depuis 1509. Henri songeait à se séparer de sa femme, et Anne Boleyn, qui n’était pas libertine, ne voulait pas devenir la maîtresse du roi, mais son épouse. Ses réticences attisèrent le désir du roi qui en tomba follement amoureux.

Henri, pris de remords subits d’avoir épousé la femme de son frère Arthur, trouva là un prétexte pour entamer une procédure de divorce. Wolsey rechercha auprès du pape Clément VII son approbation. C’était sans compter avec les événements qui mettaient en grande difficulté la papauté. En effet le sac de Rome le 5 mai 1527 par les lansquenets allemands pour la plupart luthériens et les soldats espagnols châtia le revirement d’alliance du pape qui s’était rallié à la France après la libération de François Ier, par le traité de Madrid. En réponse à l’attitude de Charles Quint, Wolsey partit en France pour signer un traité d’alliance avec François Ier, puis envoya des émissaires auprès du pape Médicis réfugié à Orvieto. Celui-ci, espérant que la nouvelle guerre entre la France et l’Empire tourne à l’avantage de François Ier, missionna en Angleterre le cardinal Campeggio, ancien évêque de Hereford, avec un mandat secret lui accordant la décision finale, pour juger du cas. Clément regretta ce mandat qui devait assurer le divorce, et qu’il demanda à Campeggio de brûler, car la déroute française fut totale. La paix des Dames, signée à Cambrai, négociée par Marguerite d’Autriche, tante de Charles Quint, et Louis de Savoie, mère de François Ier, réglait la question pour 7 années. Le procès pour instruire le divorce s’ouvrit en juin 1529, et s’y manifesta l’opposition de l’évêque de Rochester, Fisher. Catherine d’Aragon ne se laissait pas non plus fléchir, arguant que son mariage avec Arthur n’avait pas été consommé. Sur ordre de la Cour de Rome, Campeggio ajourna l’affaire et rentra en Italie.

Anne considéra Wolsey comme responsable de l’échec du procès et le poursuivit de sa vindicte. Le cardinal dut se démettre, étant accusé d’avoir revendiqué la juridiction papale en Angleterre. Les rancunes accumulées par les gens maltraités et écartés de l’accès au roi pendant son long ministère éclatèrent. C’est Thomas More, chancelier, qui lut l’acte d’accusation à l’ouverture du Parlement. Wolsey se retira dans son diocèse puis fut enfermé à Leicester où il mourut. Son serviteur Thomas Cromwell, conseiller financier qui s’était enrichi à Anvers, réussit à le remplacer auprès d’Henri VIII. Son grand projet était l’expropriation de l’Eglise de Rome, et le divorce du roi n’était qu’un moyen d’y arriver. « S’il n’y avait pas eu la Réforme sur le Continent, il aurait été naturellement impossible à Cromwell de songer à lutter contre l’Eglise. Mais le feu qui avait purifié l’Allemagne […] l’éveil religieux qui partout excitait les hommes à braver l’autorité, avaient créé l’atmosphère politique favorable à des changements radicaux [1]».

En 1530, la nouvelle Chambre des Communes envoya à la Chambre des Lords un projet de loi sévère contre la cupidité du clergé. L’année suivante, l’Assemblée du clergé se réunit. Le Roi lui fit parvenir un message clair, en lui demandant de le reconnaître Chef suprême de l’Eglise, contre la renonciation à en poursuivre les membres pour avoir soutenu la juridiction papale en Angleterre. En 1532, le pape ordonna au roi de revenir à son épouse et de chasser Anne Boleyn de sa couche. Henri répondit par la suspension des annates qui finançaient le budget papal. L’archevêque de Cantorbéry, Warham, qui était proche du roi, signa même une protestation contre les empiètements sur les droits de l’Eglise. Thomas More, l’humaniste, retourna dans le giron de l’Eglise et démissionna de sa charge de chancelier. En août 1532, Wahram mourut et fut remplacé par Cranmer, fidèle serviteur du roi qui le rappela. Il était parti à Nuremberg pour étudier la théologie luthérienne et s’y maria bien qu’il soit prêtre. Rome accepta cette nomination par peur de la suspension de toutes les annates. Les choses se précipitent. En tant que primat, Cranmer pouvait par acte de Parlement et acte d’Assemblée prononcer le divorce qui pouvait, certes, être discuté par la suite par le pape. En fait le mariage d’Henri VIII et d’Anne Boleyn eut lieu vers le 25 janvier 1533, et le divorce fut prononcé par Cranmer le 23 mai. Anne est couronnée Reine d’Angleterre le 1er juin. En 1534, More et Fisher qui n’approuvèrent pas le décret du Parlement reconnaissant comme valide la prononciation du divorce royal, furent arrêtés et décapités l’année suivante. « Le conflit entre Henri et More était un conflit de civilisations, un conflit de principes, un conflit de volontés. Un nouveau ferment, celui du nationalisme, du commerce et des possibilités d’un individualisme économique commençait à travailler la société et à rompre l’esprit moyenâgeux [2]». Le Parlement entérina l’acte de succession qui écartait Marie Tudor du trône et Cromwell avança l’Acte de Suprématie faisant reconnaître Henri VIII comme Chef de l’Eglise d’Angleterre, tandis que Clément VII excommunia Henri VIII. Les monastères commençaient à être supprimés les uns après les autres. Anne a cette époque commençait à redouter le désintérêt du roi qui commençait à badiner avec d’autres femmes, comme Jeanne Seymour sa future épouse. Elle craignait aussi de perdre l’attention de François Ier qui, pourtant avait reçu royalement le couple à Boulogne en 1532.

La mort de Catherine d’Aragon en janvier 1536 remplit de joie Anne et Henri qui s’habillent tout de jaune pour l’occasion. Joie de courte durée, car un accident de chasse blesse Henri VIII et Anne accouche d’un garçon mort-né. Cromwell, souhaitant que Henri VIII cesse sa querelle avec la papauté et le nouveau pape Paul III, qu’il renoue avec Charles Quint et qu’il se libère de l’influence française à laquelle tenait les Boleyns, se décida à perdre Anne.

Cromwell fit enlever Mark Smeaton et sous la torture lui fit avouer qu’il avait été l’amant de la Reine. L’accusation s’étoffa puisque l’adultère d’Anne se multiplia avec de nombreux partenaires : Norris, Weston, Brereton. Harry Norris, fidèle compagnon du roi, fut à son tour arrêté. Anne fut convoquée devant le Conseil à Greenwich puis amenée en barque à la Tour de Londres. Finalement l’acte d’accusation mentionna l’adultère avec quatre hommes, l’inceste avec son frère, le complot de mort contre le roi.

Si Smeaton confirma ses aveux, les trois autres « amants » plaidèrent non coupables. L’inceste avec George Boleyn, son frère, qui s’en défendit vigoureusement, était basé sur le fait qu’il était resté avec Anne, une fois, plusieurs heures. Les cinq hommes furent exécutés le 17 mai 1536. Anne fut décapitée deux jours plus tard, le vendredi 19 mai, ayant demandé que le bourreau, qui dut venir de Calais, ce qui retarda l’exécution d’un jour, soit armé d’une épée et non d’une hache.

4 ans plus tard, Cromwell sera à son tour mis à mort pour trahison.

Henri VIII aura ouvert une nouvelle ère pour l’Angleterre, mais sa volonté ne sera pas respectée. S’il promulgua le Bill des 6 articles qui maintenaient le dogme catholique intégralement, une bonne dose de calvinisme sera instillée dans l’anglicanisme les années suivantes avec la Confession des 39 articles de 1571, sous le règne d’Elizabeth Ière. Mort en 1547, « il fut enterré à Windsor, mais non pas comme il l’avait décidé. Les Français reprirent Boulogne, non pas comme il l’avait négocié. Des ruines de tous ses mariages, un enfant de sexe féminin, Elizabeth, dont il avait accueilli la naissance avec une grimace, qu’il avait méprisée et rejetée, prit le sceptre que Henri destinait aux seigneurs de la guerre, et l’éleva aux hauteurs chantées par les poètes. Le Cromwell qu’il avait fait décapiter allait avoir un descendant. Dans cent une années, presque le jour de l’anniversaire de sa propre mort, Oliver Cromwell [né à Huntingdon] ferait décapiter le Roi d’Angleterre. Les sentiments violents donnent naissance aux sentiments violents [3]».

 


[1] Francis Hackett, « Henri VIII », traduit par S. Campeaux, Payot, p. 289

[2] ibid., p. 326

[3] ibid., p. 522