Partie I - Généralités   Chapitre IV - La Kabbale      

L’introduction de la kabbale dans cet exposé se fait par la situation du village de Vauvert sur le côté du grand nonagone Rennes-le-ChâteauFerrassières-de-Barret, et par l’Ennead du jésuite Athanase Kircher dont j’ai parlé plus haut.

Je laisse la parole à Roland Goetschel, qui dans son livre La Kabbale, saura mieux que moi la définir : « Dans le langage talmudique Qabbalah signifie tout simplement « tradition » et désigne les textes prophétiques et hagiographiques de la Bible sans aucune connotation mystique ou ésotérique. Le terme ne commence à revêtir un sens ésotérique qu’au Moyen Âge et plus spécialement dans l’école d’Isaac l’aveugle au XIIème siècle en Provence où il définit le champ de la mystique théosophique comme cela ressort de la définition suivante formulée par Meir Salomon Ibn Sahula (1330) :

« Il nous incombe d’explorer toutes les choses dans la mesure de notre compréhension et de suivre en ce qui concerne la voie où se sont engagés ceux qui en notre génération et dans les générations précédentes depuis deux cents ans s’appellent mequballim (kabbalistes) et ils donnent le nom de Qabbalah à la science des dix séfirot et de la motivation de certains préceptes » ».

La Kabbale théosophie est une « description des mystères de la vie cachée de Dieu dans sa relation avec celle de l’homme et de la création toute entière », et est fondée sur une interprétation mystico-symbolique des Ecriture. Elle prétend avoir une action sur la divinité. Elle se distingue, même si elles peuvent s’entrecroiser, d’une Kabbale plus extatique, fondée sur la combinaison des lettres, la vision des lettres ou l’émotivité.

Isaac l’Aveugle (1165-1235) passa une partie de sa vie à Posquières, ancien nom de Vauvert. Le nom de Posquières viendrait d'une altération du latin "boscaria" (lieu planté d'arbre), cas d'hybridation de latin et d'hébreu. Vauvert (Vallis viridis : le val vert) s'imposa complètement lorsque le rejet de la communauté juive se manifesta à la fin du XIVème siècle. En 1394, un édit royal de Charles VI bannit les juifs de France qui se réfugieront dans le Comtat Venaissin. Henri de Lévis (1596-1651), duc de Ventadour (Ventadour se trouve sur la commune de Meyras), peut-être issu lui-même d'une famille aux origines juives, un des fondateurs de la Compagnie du Saint Sacrement de l'Autel, fut seigneur de Vauvert.

Isaac est le fils d’Abraham ben David, dit le Rabed, contempteur de Maimonide, lui-même gendre d’Abraham ben Isaac, président du tribunal de Narbonne mort en 1180. Isaac laissa un commentaire du Sefer Yetzira, livre qui définit le premier les dix sefirot comme les dix premiers nombres primordiaux, principes métaphysiques de la création. Par la suite les sefirots désigneront les dix manifestations fondamentales du Divin.

Isaac l’Aveugle est l’inventeur de la notion d’En Sof qui est une région du divin inaccessible à la contemplation pensante et qui désignera ensuite la déité cachée et inconnue. Sa doctrine de la contemplation vise par l’oraison méditative à la communion avec Dieu, en remontant toujours plus haut vers l’En Sof. L’école d’Isaac l’Aveugle essaimera en particulier en Espagne par son neveu Asher ben David.

La contemplation d’Isaac découvre trois domaines : l’En Sof, la pensée et la parole. En Sof étant au-delà de toute contemplation pensante, il développe une mystique de la pensée pure, identifiée à la première sefira, néant d’où provient la pensée divine ou sagesse (Hokmah). La Hokmah est à la fois le commencement de l’être et le commencement du principe du dire (dibbur). A partir d’elle, Isaac développe une mystique du langage dans laquelle les sefirot sont identifiées aux lettres de l’alphabet.

Le rapport de l'alchimie avec la kabbale n’est pas évident pour Bernard Suler, qui, dans l'Encyclopedia Judaïca, soutient qu’elles ont des finalités et des systèmes symboliques absolument différents. D’autre part, Raphaël Patae rappelle que le terme «alchimie» est absent de toute la littérature talmudique

Ce n’est qu’en 1612, que Le Livre des Figures Hiéroglyphiques, attribué à Nicolas Flamel, est publié. Il rapporte que l’auteur entra en contact avec l’Alchimie grâce à un livre kabbalistique appelée Le livre d’Abraham le juif.

Cependant au XIIIème siècle, on trouve des kabbalistes comme Joseph Achkénazi et Joseph Gikatilia (1248-1325) qui avancent que « tout ce qui est, depuis les minéraux inanimés jusqu’aux espèces vivantes supérieures et jusqu’à l’homme, subit un processus de maturation qui lui permet de passer de degré en degré à l’espèce supérieure, et même l’homme, faîte de la création vers lequel tendent tous les autres êtres, accède à son tour au rang des anges [1]». Cette conception se rapproche fort de l’alchimie qui propose, avec l’aide de la Nature et de l’Art, de transformer les métaux vils en métaux précieux et, selon la légende, d’assurer à l’adepte l’immortalité, comme les anges de Dieu.

Gikatilia, disciple d’Aboulafia, passa de la kabbale prophétique à la kabbale théosophique, alors qu’il entra en relation avec Moïse de Léon, l’auteur du Zohar. La kabbale prophétique d’Aboulafia est une mystique du langage, fondée sur la science de la combinaison des lettres et de leurs voyelles, sensée amener à l’extase. La méditation permettrait la rencontre avec l’ange Metatron, guide spirituel du mystique, et une transformation du Soi de la personne. Aboulafia estime, « en se référant au « Livre de la Formation », que la création est un acte d’écrire divin au cours duquel Dieu incorpore son langage aux choses et l’y déverse sous forme de signatures. L’écriture forme lamatière de la création cependant quela révélation et la prophétie sont des actes par lesquels le verbe divin se déverse d’une manière renouvelée dans le langage humain, ce qui confère au langage, au moins potentiellement, une intelligence incommensurable et infinie des choses [2]». Cette science a servi à déterminer le nom des anges de la cabale pratique, comme on l’a vu plus haut. Aboulafia est né à Saragosse en 1240, et fut initié par son père au Talmud et à la Torah. Il  voyage alors à travers le monde. En 1260 il va en Palestine mais doit s’arrêter à Acre. Il se marie en Grèce, va en Italie. Il découvre la philosophie aristotélicienne et Maïmonide et prend connaissance du Sefer Yetsira. En 1271 il est à Barcelone et approfondit l’étude du Sefer Yetsira. Il développe des visions prophétiques. Pendant les années 1273-1274 il mène une vie errante en Grèce et en Italie. En 1280 il fonde une école à Capoue et sera déçu par des disciples qui se convertissent au christianisme. Il s’attire l’hostilité parmi les juifs pour sa prétention messianique. Il projette de se rendre à Rome pour demander  au pape Nicolas III d’améliorer le sort de juifs. Le pape ordonne de le brûler mais celui-ci meurt lorsqu’Aboulafia arrive à Rome. Il est enfermé par les Franciscains puis chassé. A Messine, en 1288, il écrit Lumière de l’Intelligenc, à Comino près de Malte, le Livre du Signe. On perd sa trace en 1291.

Gikatilia et Moïse de Léon se sont mutuellement influencés. Et c’est dans le Zohar, œuvre attribuée à Moïse de Léon qui passa la plus grande partie de sa vie à Guadalajara, que l’on trouve un texte que je place ici et qui a un lointain rapport avec l’importance que j’accorde au chiffre 9, chiffre qui détermine le travail que vous avez sous les yeux.

« Rabbi Siméon dit : la bonne volonté seule monte en haut auprès de l’Etres suprême dont l’essence est également « Volonté », éternellement incompréhensible et insaisissable ; c’est la Tête qui est plus cachée que tout le reste d’en haut ; tout ce qui émane du ciel émane de la Tête ; toute lumière n’a d’autre source que cette tête ; mais on ne connaît pas de quelle façon les émanations en sont faites et de quelle manière la lumière s’en dégage, car tout est caché. La bonne volonté de l’homme tend vers Celui dont l’essence est « Volonté » et dont elle constitue une « fraction ». Cette « fraction » n’arrive jamais jusqu’à la Pensée suprême ; mais dans le vol qu’elle prend pour remonter à sa source et durant son parcours, ele dégage des lumières. Bien que la lumière qui émane de la « Tête » soit tellement subtile qu’elle demeure éternellement cachée, elle est attirée néanmoins par les lumières que dégagent les « fractions » qui s’efforcent de remonter vers leur source. Ainsi, la lumière inconnue de la « Tête » pénètre dans la lumière que dégagent les « fractions » pendant leur parcours d’ici-bas vers Celui qui est leur source. C’est de cette manière que la lumière suprême et inconnue se trouve confondue avec la lumière dégagée par les « fractions ». Ainsi sont formés les 9 « Palais » qui sont les 9 échelles entre la bonne volonté qui monte de la terre et le Tête suprême, ou en d’autres termes, les 9 sephirots inférieures à la Couronne (Kéther). Ces « Palais » ne sont ni des lumières, ni des esprits, ni des âmes ; ils ne sont accessibles qu’à la « Volonté », car les 9 lumières qu’ils dégagent ne sont que les lumières de la Pensée. Aussi, malgré leur nombre de 9, ils ne sont en réalité qu’un seul, en ce sens que tous n’ont que la « Pensée » pour essence et qu’ils n’ont aucune attache avec ce qui est hors de la « Pensée ». Ces 9 Palais ayant pour essence la « Pensée » sont près de la « Pensée suprême » mais ils ne l’atteignent jamais, tant elle est sublime et cachée. La bonne volonté de l’homme s’élève vers ces 9 Palais, dont l’essence est également « Volonté » et qui forment l’intermédiaire entre le connu et l’inconnu, le compréhensible et l’incompréhensible. Tous les mystères de la Foi sont enfermés dans ces Palais qui forment un lien entre la bonne volonté de l’homme et la « Volonté suprême » appelé « l’Infini ». La lumière subtile et imperceptible de la « Tête suprême » n’arrive que jusqu’à ces 9 Palais ; la bonne volonté de l’homme, en montant jusqu’à ces 9 Palais, y devient également accessible à cette lumière. Les 9 Palais font ainsi l’union entre les « fractions » et le « Tout », entre la bonne volonté des hommes et la « Volonté suprême » appelée « l’Infini ». Ainsi la lumière que dégage la « Pensée suprême » est appelée « l’Infini » ; et c’est cette lumière qui engendre les bonnes volontés ici-bas et les fait remonter ensuite vers leur source. C’est sur ce mystère que tout est fondé. Heureux le sort des justes en ce monde et dans le monde futur [3]».

Ce texte semble identifier la sefirah Keter (Couronne) à l’Infini, ce qui constitue une interrogation d’un kabbaliste du XVIème siècle, Moïse Cordovéro, dans son Pardès Rimonim (Verger des grenades). Une telle séparation des sefirot permet une représentation géométrique type nonagone. On a vu que, chez Kircher, c’est la sefirah Malkhout qui est séparée. Rabbi Howard A. Addison, dans L’ennéagramme et la Kabbale, qui est une application psychologique de l’ennéagramme et des sefirot d’après Gurdjieff, réinsère cette sefirah dans le schéma, plaçant Keter « au milieu, planant au-dessus du diagramme, symbole de transition du simple au multiple ». Il fait correspondre les points, profils psychologiques, aux sefirot selon une correspondance plus adéquate. La discordance qu’il décelait aurait pour origine la doctrine kabbalistique des quatre mondes : « notre monde descend de l’En Sof, par l’intermédiaire de quatre mondes successifs, de plus en plus denses. Chaque monde possède sa propre représentation de l’Ets hayyim, sa réalité sous-jacente. Ces arbres de vie sont reliés l’un à l’autre par leur sefirah finale, la Chekhina, qui joue le rôle de Keter pour l’Arbre suivant. Les noms de ces sefirot font aussi allusion à leur relation : Keter, « Couronne », et Malkhout, « Souveraineté ». Dans certains schémas kabbalistiques, la sefirah finale est même appelée Atarah, « Tiare ». Il est donc logique que dans le quatrième monde (Olam Ha-Asiyah), le monde gouvernant la personnalité humaine, la Chekhinah occupe la position la plus élevée de l’Ennéagramme. Deux autres faits justifient le positionnement de la Chekhinah au point le plus élevé, à la place de Keter. Puisque seule l’âme du Messie aura pour origine Keter, aucun type de personnalité humaine ne peut avoir sa source dans cette sefirah. De plus, la Chekhinah accepte l’énergie divine des autres sefirot et l’harmonise [4]».

L'importance du chiffre 9 apparaît déjà dans une antique porte de sépulcre d'époque romaine découverte à Kefer Yesef en Palestine. On peut voir à gauche un chandelier à 9 branches comme celui utilisé par les Juifs lors de la célébration de Hanoucca, la fête des lumières, qui commémore la victoire des premiers Hasmonéens sur les légions syriennes séleucides. Les Hasmonéens sont une dynastie qui règne sur la Judée de 140 à 36 av. J.-C et fondée par Simon Macchabée. En dessous, sous l'hexagone, une coquille à 9 alvéoles comme au château du Chastenay à Arcy-sur-Cure ou à l'Hôtel Lallemant. Sur cette porte se trouve, sur le côté droit de haut en bas, une rosace à 9 pétales séparée par une table à 6 croisillons d'une hélice à 22 raies.

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Console de l'Hôtel Lallemant à Bourges


[1] Charles Mopsik, « La cabale », Jacques Grancher éditeur, p. 77-78

[2] Roland Goetschel, « La Kabbale », PUF, p. 87

[3] « Le livre de la splendeur, le Zohar », préface de Josy Eisenberg, Jean-Claude Lattès, p. 32-33

[4] Rabbi Howard A. Addison, « L’ennéagramme et la kabbale », Trédaniel, p. 48-49